Dans une rue mystérieuse, parce qu’elle est juste à côté de chez soi, la nuit, dans une légère brume, dans l’hermétique lueur des choses. Marcher en regardant les immeubles, exercices favori car chacun, chaque époque nous dit quelque chose, c’est comme une exposition. Marcher pour un temps étonné d’être en paix avec le monde, de même matière et de même texture que lui. Le restaurant sera situé à un endroit précis du temps et de l’expectation, du désir et de la surprise, mêlée d’assouvissement, de sorte que tout nous sera aventure, mais aventure légère, acidulée, délicieuse, discrètement ironique. Les larges baies vitrées s’ouvriront sur les rues désertes, les lampadaires et une brume, un frimas presque imaginaires, comme dans un film. Comme des aventuriers, comme des héros, comme des oiseaux migrateurs, comme des poètes – nous sommes ce qui advient. Comme l’héroïne de Virginia Woolf, nous nous réjouissons de ce tout qui arrive, l’état d’âme de chaque convive, l’état du soir, du restaurant, des lumières, la couleur et l’odeur du ciel, enfin, tout, chaque détail infinitésimal comme gravé dans une poudre de marbre, avec une joie aigüe, presque douloureuse, presque retrospective alors même qu’elle est “la fine pointe de l’âme, acumen mentis, [qui] ne sera jamais assez effilée ni assez aigüe pour effleurer la fine pointe de l’évènement : la tangence de cette pointe impondérable avec ce point impalpable – voilà la visée acrobatique de tout esprit de finesse.” (Jankélévitch, La Nostalgie) Et il dit aussi : “le devenir est à la fois marche à la mort et progrès créateur”. Voilà. Nous sommes, nous ne sommes que ce qui arrive, ce qui advient, ce qui devient, exactement comme la musique. Nous sommes des adventuriers, c’est à dire, strictement, des aventuriers.
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“La brise frémit; le rideau tremble. Je vois derrière les feuilles les édifices solennels, et cependant joyeux à jamais, qui semblent poreux, dépourvus de poids, légers, bien que siégeant de temps immémoriaux sur ce vieux coin de terre. Mais voici qu’un rythme bien connu recommence à palpiter en moi : les mots dormants, les mots immobiles se soulèvent, courbent leurs crêtes, et retombent, et se redressent encore, de nouveau, et toujours. Je suis un poète. Je suis certainement un grand poète. Je vois tout ; je ressens tout : le passage des bateaux et celui de la jeunesse, et les arbres lointains « dont les branches retombent comme l’eau des fontaines ». Je suis inspiré. Mes yeux se remplissent de larmes. Mon inspiration bouillonne. Elle devient artificielle, menteuse. Des mots, des mots, et encore des mots : comme ils galopent, comme ils agitent leurs longues queues, leurs longues crinières… Mais je ne sais quelle faiblesse m’empêche de m’abandonner à leur croupe ; je ne puis galoper avec eux parmi les femmes en fuite et les sacs renversés. Pourtant, comment croire que je ne suis pas un grand poète? Ce que j’ai écrit la nuit dernière, n’était-ce pas des vers? Suis-je trop prompt? Trop plein de facilité? Je n’en sais rien. Par instants, je ne me connais plus moi-même, je ne sais plus comment nommer, mesurer, et totaliser les atomes qui me composent.”
Virginia Woolf, Les vagues, 1931. Traduction Marguerite Yourcenar.
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“The breeze stirs; the curtain quivers; I see behind the leaves the grave, yet eternally joyous buildings, which seem porous, not gravid; light, though set so immemorially on the ancient turf. Now begins to rise in me the familiar rhythm; words that have lain dormant now lift, now toss their crests, and fall and rise, and fall and rise again. I am a poet, yes. Surely I am a great poet. Boats and youth passing and distant trees, « the falling fountains of the pendant trees » I see it all. I feel it all. I am inspired. My eyes fill with tears. Yet even as I feel this. I lash my frenzy higher and higher. It foams. It becomes artificial, insincere. Words and words and words, how they gallop – how they lash their long manes and tails, but for some fault in me I cannot give myself to their backs; I cannot fly with them, scattering women and string bags. There is some flaw in me – some fatal hesitancy, which, if I pass it over, turns to foam and falsity. Yet it is incredible that I should not be a great poet. What did I write last night if it was not poetry? Am I too fast, too facile? I do not know. I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.”
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