Again

Malade pendant deux jours. Remis, avec encore un papillement dans les sensations, une lourdeur agréable, je regarde avec curiosité, depuis la fenêtre du train, mes semblables qui se hâtent sur le quai. J’ai lu deux Simenon hier, dans mon lit. Aller voir, si possible, cette exposition à Montricher. Je fantasme sur “Épalinges”. Je fantasme sur une Suisse aussi tranquille et mythique que les eaux du lac. Je fantasme sur une tranquillité que je n’éprouve pas souvent et qui, peut-être, n’existe pas. Ce matin mon père m’a appelé pour que je vienne le chercher. Je retourne donc à la mer. Le paysage vert et gris défile. La vie est fortuite, elle doit donc valoir fortuitement la peine d’être vécue. Il faudra que je pense à le dire à A.. Par places, par bouffées, par séries, comme de poèmes. Par “streaks”. Accélérer par moments, stagner par d’autres. Vivre par moments, pas par d’autres. Vie discontinue, intermittente, comme un signal qui se perdrait avant de réapparaître, obstiné, immarcescible. J’ai dans la bouche ce goût étrange, distant, ironique, familier, étonné. Comme une convalescence. De quoi suis-je convalescent?

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Wittgenstein. Dur visage de soudeur, incroyablement moderne. Veste de tweed anglaise. Exigence impossible, trois frères suicidés. Existence impossible, la logique portée à un paroxysme fou – qu’est-ce qui me fait dire qu’il n’aurait pu être qu’austro-germanique? Il déniait à son maître Russell l’évidence, ou la preuve, qu’il n’y avait pas de “rhinoceros in the room”. L’empirique est inconnaissable, le langage est impossible, la quête de logique est sans fin. “Tout ce qui n’appartient pas au calcul numérique est construction adventice.”

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Les formes sinueuses, ondulantes, aléatoires des îles sableuses qui émergent sur la Loire. Je peux réduire leurs contours en courbes géométriquement définies, trouver des centres, des formules, des règles de génération. De même, la vague pensée qui gratte l’arrière de ma tête, je peux l’intercepter par des mots, je peux réduire sa forme allusive par le souple filet (Netz) du langage. A chaque fois, je peux approximer le donné, l’empirique, par un élément défini qui ressort d’une règle, d’une grammaire. Je peux transformer l’empirique en une description transmissible, reproductible et “portable”. Et le filet de la grammaire, de la géométrie, de la syntaxe est si fin, si souple qu’il se juxtapose étroitement au monde au point que je puisse me persuader qu’il est le monde. La “commensurabilité”, dit W.. Il y a la conscience du monde, et la conscience du langage, dont il est issu. Or, on oublie cet acte de naissance empirique du langage quand on en cherche fébrilement, comme W., la transcendance, ou la logique. On oublie d’où sont issus tous ces 1+1, ces a et ces b. On prend l’image pour la chose parce que l’image nous ressemble plus, elle se laisse davantage chérir par l’obsession. L’image, c’est nous, jusqu’au vertige.

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Gare de Nantes. Comme à chaque fois cette lumière livide. Une très jeune fille attendue par sa mère et son frère. Sur le cadre rigide de sa valise à roulette sont accrochées des ailes d’ange qui ont visiblement servi : patron de tissu blanc sur lequel sont fixées les plumes. Ils rient.

Devant la boutique Europcar, comme frappés d’une inspiration subite ou d’un ordre de “ceux d’en haut”, les employés en chemise blanche et chaussures pointues, secondés par le voiturier en chasuble verte, arrachent frénétiquement les mauvaises herbes au pied de la devanture.

Le ciel blanc de Nantes ne se laisse pas réduire, lui. A moins que…

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