La cérémonie

Au matin, sous l’auvent en carrelage de la piscine Georges Hermant, dans le petit cercle des vieux nageurs qui s’abritent de la pluie, déjà les lignes du débat frémissent. Un petit groupe dénigre bruyamment, long vieillard blanchi en tête. “Grotesque, trop cher, raté.” “Je ne paye pas pour ça.” Jusqu’au truisme : “C’est du spectacle, pas du sport.” Je ne crois pas rêver en entendant parler des situationnistes et de Guy Debord! Diantre. Mais déjà des contrefeux s’installent, plus timidement, moins haut, sur les bancs du vestiaire, où contempteurs et zélateurs se déshabillent. “Très chouette.” “Formidable.” “C’est quelque chose.” Ou, plus simplement, les noms : “Zidane”. “Aya Nakamura.” “Céline Dion. Ah, Céline Dion.” Les regards se trahissent, ils traînent sur la fin des phrases, jusqu’au comptoir du café de la place du Danube. Ils quêtent l’approbation. Ils quêtent le droit le rêver. Ils cherchent dans les regards l’acceptabilité du droit de rêver. Ils cherchent, trouvent à leur surprise (moi), chavirant d’un bord à l’autre, une nouvelle façon d’être, ou de voir les choses. Ou alors, ils cherchent dans les regards, dans les petites phrases, dans les mots mêmes et dans les intonations, le reflet de la peur qu’ils éprouvent à l’idée que les choses changent. Que les choses s’outrepassent. Les consternés du trop s’étouffent, exaspérés, comme des enfants qui s’indignent que l’on change les règles du jeu. D’un bord l’autre, d’une rive l’autre, l’esquisse d’un sourire involontaire, le foudroiement d’une émotion venue de nulle part. L’abaissement, un moment, des défenses et des herses, des grillages et de notre sarcasme chéri. Après tout, ils avaient l’air de s’amuser furieusement les cuivres de la Garde Républicaine sur leur pont, sous la pluie, avec Aya et les danseuses. “Ça avait de la gueule”, ânonne timidement, mais fièrement un vieux nageur. Oui, franchement, oui. Et le cheval dans le noir, sur la Seine. Et cette cavalière qui a fait rêver tout le monde. Et Céline Dion dans le noir, sur la tour Eiffel, tragique, grande. Et mille autres choses. Des saltimbanques, des troubadours, des acteurs et des chanteurs dans la nuit. Une possibilité, et ces athlètes qui agitent leur drapeau sur leurs bateaux mouches un peu ridicules mais soudain ce constat : ça ne fait aucun mal. Ça fait même du bien. France Gall. Daniel Balavoine. Le piano sous la pluie. Le piano en feu aussi bien. Kitsch? Mais oui. Oui. Oui, je veux bien, oui disait Molly Bloom…

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