Pour arriver à l’Esat, il faut longer les barres dans la petite rue sinueuse, en cul-de-sac, qui s’appelle « Georges et Maï Politzer ». En bas de ces barres, se trouvent d’anciens entrepôts de la SNCF transformés en centre logistique pour Amazon, Uber Eats et autres. Des hordes de livreurs en scooter, véritables cavaliers de l’apocalypse, attendent leur pitance couchés sur leur machine. Des tentes de SDF poussent ça et là, il y a une sorte de square, ou de terrain vague on ne sait. Il vaut mieux ne pas être là en fait, et c’est là qu’on a mis l’Esat. C’est un autre très vaste atelier où des travailleurs handicapés, guidés par des assistants, accomplissent de menues tâches. Ils recyclent des soutien-gorges en séparant les matériaux. Arrivent des monceaux de lingerie. Il y a aussi une cuisine et une laverie industrielle. Moi je suis venu pour « mettre aux normes » et puis ça s’est compliqué. Pour arriver jusqu’à la salle de réunion on traverse la salle de pause en saluant tout le monde. Dans la salle, sur un paper-board figure une coupe sur un oeuf, coquille, blanc, jaune, poids des différents éléments, physiologie, altération. C’est un cours sur l’oeuf, ce qui m’amuse. Quant à nous, les problèmes. « Trouble is my business », disait Philip Marlowe. Les portes coupe-feu ont brûlé dans l’incendie de l’entrepôt où elles étaient stockées. J’y vois une discrète ironie que je salue. Le floqueur a le Covid. Le désamianteur est bloqué dans des embouteillages monstrueux. Une épreuve cycliste des Jeux Olympiques se profile dans le quartier. Je finis par donner rendez-vous à tout le monde en septembre. Autour de la table, des hommes et des femmes de bonne volonté. Il faut gratter face à l’absurde, dans la salle de réunion blême. On évolue comme dans une pâte blanche, un peu collante, semblable au flocage. Nous, nous pouvons nommer notre condition, nous sommes dedans. Nous luttons pour une rationnalité et une finalité qui ne sont plus que de principe. Nous adhérons à cette pâte collante. Nous multiplions les procédures – comme de faire recueillir par des scaphandriers des poussières d’amiante dans des poches de gel – comme nous déroulerions les litanies d’un culte. Nous sommes à l’apogée d’une civilisation qui a déjà disparu et dont il ne reste que la pompe et les ordres. Nous sommes, depuis le Covid je dirais, dans cette joie étrange, un peu enfantine, un peu mauvaise, un peu de mauvaise foi, fataliste. Une sorte de totem, “d’à quoi bon” pour lequel on lutterait sauvagement, de toutes nos forces. Une sorte d’apogée, oui, de l’absurdité du monde que célébreraient ici, entre ces quatre murs, deux hommes et deux femmes.
—-
Chez elle les hommes étaient coupables d’office. Et elle avait décrété, par exemple, qu’on ne pouvait pas voyager avec eux. Mais que diable voulait-elle faire avec lui, alors.
Ma vie n’a été qu’une suite d’épisodes, chacun conduisant au suivant, dit-elle encore.
—-
Adelheid Duvanel, poétesse.
“Ida croit qu’avec les années, elle a acquis un visage. Il y a une récente photo d’elle: elle se trouve, à l’occasion d’une fête, au milieu d’une foule de gens et sourit sans malice. Ce n’est pas le visage acquis.”
“Au restaurant, il raconta à une inconnue: « Je suis le fils de parents très pauvres. Comme nous devions épargner, que nous ne pouvions rien nous permettre, il me manque une certaine générosité dans ma manière de penser et de sentir. Mon univers tient dans une petite boîte. Mon ex-femme est différente: c’est un lézard; elle me donnait des baisers de lézard. »”
—-