Impossible accession

A nous, à qui le sarcasme, ou la dérision servent de pincettes pour saisir le monde. A nous qui ne pouvons pas nous prendre vraiment au sérieux. A nous pour qui la confiance en soi est une forme d’impolitesse ou de grossièreté. Il est un concept qui soudain frappe parce qu’il explique beaucoup de choses, comme une clé de voûte du monde. Je veux parler du kitsch. Un certain sérieux – à rebours de toute tentative d’humour – une certaine insistance , une certaine fixité à considérer telle ou telle chose comme sérieuse, au premier degré. Une certaine candeur. Un jeu qui s’ignorerait jeu, un jeu sans jeu qui, s’il s’acceptait jeu, prendrait fin immédiatement. Le kitsch suppose une adhésion, comme l’amour, le jeu, la guerre : l’adoption tacite et immédiate de règles, ou de modes qui excluent toute distance critique. Quand Ae., par exemple, rit de sa prof de yoga qu’elle a trouvée « un peu trop pénétrée », je comprends immédiatement ce qu’elle veut dire. La professeure était dans l’espace du kitsch, dans ses graves règles du jeu avec ses élèves, et Ae. n’y était pas. On y entre ou on n’y entre pas, comme dans les Jeux Olympiques. Les « peine-à-jouir » chipotent à la barrière. Ou l’Abbé Pierre, magnifique exemple. Barthes avait écrit sur sa barbe. Avait-il écrit sur le kitsch? Je ne me souviens pas. On entre dans la moue préfabriquée, dans la dimension doloriste, ou pas. Le kitsch exige l’adhésion sans réserve, c’est bien là le drame de ceux « à pincettes ». Ceux qui sont prêts à discuter jusqu’à l’usage du mot ‘magnifique’… Le kitsch est un accélérateur, comme une sorte d’autoroute, un langage, un système de signes, une convenance, un code. L’obvie, a dit Barthes. L’obvious, l’évident. Il peut être très invalidant de ne pas le maîtriser, de ne pas le reconnaître pour instantanément y adhérer – quitte à en sortir tout de suite après. Le kitsch c’est le triomphe, la course aux flambeaux, l’univocité, la foule, la gloire si on veut. Le sarcastique trépigne à la barrière. Bien sûr qu’il aimerait bien en être. Le kitsch c’est le recours pervers, car difficilement opposable, à une simplicité supposée.

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Quelque part, Klaus Mann* gesticule. Pas pour se faire remarquer, pour se faire voir. Par son père bien entendu, qui ne voit rien, que lui-même, que « l’ombre qu’il projette en avance sur sa vie», à lui. Vie inconfortable, pour dire le moins. Vouloir dépasser quelqu’un d’indépassable, non, vouloir qu’il vous remarque simplement. Son immigration, de 1933 à la fin de sa vie en 1948, lui a donné une cruelle lucidité sur la marche du monde et le nazisme ; et aussi une voix, forte et claire, mais pas un point d’appui. Il était une conscience errante, hantée. Renoncer à l’allemand, écrire en anglais, devenir américain. Il décrit avec une ironie froide ses anciens amis devenus compromis, plus ou moins lâches avec le régime, plus ou moins complaisants ensuite avec eux-mêmes. Il a des visions pénétrantes sur la future partition de l’Allemagne, la nécessité de l’Europe, d’une monnaie commune. Il a compris l’essence funeste, morbide, démoniaque du nazisme, cette « révolution nihiliste ». Il a vu la folie dans le regard voilé de Hitler, dans un salon de thé de Munich en 1932 pendant que celui-ci dévorait des Apfelstrudel. Il a vu ce qu’il y avait d’arrogance, de vide, d’ignorance et parfois de souffrance sur les visages dans les colonnes de soldats allemands vaincus en 1945. Il a vu ce que donnait un amour de l’ordre sans conscience, une incapacité confondante d’un peuple entier à avoir une conscience politique. Il a même voulu le rééduquer, ce peuple. Pourtant, souffrance à tous les étages, déchirure, inconfort total d’être soi. Il n’est pas revenu, comme Bertolt Brecht. Il n’a pas changé de vie, même mélancoliquement, comme W.G. Sebald. Il était l’impossible conscience allemande, la « culpabilité » concédée du bout des lèvres par son père Thomas.

*Klaus Mann, Contre la barbarie, 1925-1948, Libretto.

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Mai 1939. « Heureux ceux qui n’ont pas d’infamie à se rappeler. »

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