L’étoile mystérieuse

Devant l’église de Belleville un type frappe une sorte de tambour ou de gong d’air morne. Blong, blong, blong. Ça va fait un peu Nostradamus, ou rappelle le début de “L’étoile mystérieuse”. Les prédicateurs peuvent s’en donner à coeur joie, nous voguons vers le pire, worstward comme dit Beckett. Comme cet économiste-Cassandre qui ne prédisait que des crises : il finissait toujours par avoir raison et triompher d’un air modeste, voyez, je vous l’avais bien dit. Nous sommes à l’heure des pythies amères, des médecins de Molière, des collapsologues. Nous cinglons vers l’étoile du pire. Avec une joie mauvaise? Avec une mine faussement contrite? Avec désespoir? Ça dépend. Le salut est une des cachettes possible, dit K. dans ses aphorismes. Le worstward peut-être aussi : il agirait comme une sorte de purge, de traitement par la trouille, d’électrochoc. Une épreuve ordalique*. Voire… Faut-il vraiment en passer par là?

—-

A. me parle de son rêve d’un job tranquille, qui finisse à 17 heures, qui consomme peu de stress, qui laisse la vie libre après. La concernant, je sais que c’est une formule réthorique, une pure possibilité, une conjuration peut-être. Je laisse dire, mais en moi le “chien de l’architecture” proteste. Ne faut-il pas souffrir? D’où tirerions-nous, sinon, notre légitimité? Notre héroïsme du vendredi soir, devant nos bières? Une vie sans le travail aurait-elle seulement un sens, terrifiante possibilité, terrifiante erreur rétrospective? Dieu! Quel mécompte! Toutes sortes de petites allégeances morales, de déterminismes, de Surmois divers cliquètent là-dedans. C’est assez drôle.

K. avait un tel job, en fait. Il arrivait un peu quand il voulait, repartait de même, recevait ses amis et admirateurs, comme Janouch, à son bureau en journée, écrivait à Felice, à Milena ou à Julie entre deux rendez-vous… Et avec tout ça le docteur Kafka était très apprécié de ses chefs. Dans son cas “l’ordalie” était ailleurs, comme on dirait que la vie est ailleurs : la nuit, chez lui, dans le “quartier général du bruit” de sa famille…

—-

En résumé, je suis satisfait de mon insatisfaction.

—-

K., Aphorismes en “II”

“Mais il ne pouvait formuler un tel souhait, car son souhait n’en était pas vraiment un, ce n’était qu’une défense, une manière de se garantir du néant, un soupçon de gaieté dont il ne voulait pas faire cadeau à ce néant où il osait alors à peine hasarder ses premiers pas, tout en sentant déjà que c’était là son élément. C’était alors une sorte d’adieu au monde des apparences de sa jeunesse qui, d’ailleurs, ne l’avait jamais directement trompé mais s’était contenté d’en confier le soin aux discours des autorités qui l’entouraient. De là émanait la nécessité du « souhait».”

—-

“Aber er konnte gar nicht so wünschen, denn sein Wunsch war kein Wunsch, er war nur eine Verteidigung, eine Verbürgerlichung des Nichts, ein Hauch von Munterkeit, den er dem Nichts geben wollte, in das er zwar damals kaum die ersten bewußten Schritte tat, das er aber schon als sein Element fühlte. Es war damals eine Art Abschied, den er von der Scheinwelt der Jugend nahm, sie hatte ihn übrigens niemals unmittelbar getäuscht, sondern nur durch die Reden aller Autoritäten ringsherum täuschen lassen. So hatte sich die Notwendigkeit des « Wunsches » ergeben.”

—-

La première phrase, la première réaction qui nous vient est donnée, elle relève du conditionnement, du dressage, de l’acquis. La seconde, ou mieux, celle qu’on ne dit pas – celle qu’on tait – vient de nous.

—-

*https://someishappeninghere.blog/2019/04/09/deal-and-ordeal/

Laisser un commentaire