Il était avec nous, sans y être vraiment. Il transportait une enfance. Il était différent, évoluait par bonds, et n’appartenait pas comme nous, à cette réalité. Il jaillissait comme l’idée. Il était source. Un sourire, d’une grande douceur d’un côté, et une inflexibilité impérieuse de l’autre. La prétention, non, l’habitude ? de vivre le monde dans sa tête, comme sa tête. Un travailleur du rêve, un volontariste, un pur certainement car il n’avait nos inhibitions, nos limitations. Chez lui, il n’y avait pas que son paletot qui s’appelait idéal, tout s’appelait idéal. Il flottait dans l’idéal comme chez lui. Il lui aurait fallu une cause, comme la Palestine qu’il défendait avec feu. Mais c’était plutôt dans la création qu’il était à son aise, chez lui pour ainsi dire. Lui, il arrivait en droite ligne du rêve, qu’il transcrivait avec élégance, sans trop d’impatience – tandis que nous, les tâcherons, les chiens de l’architecture, nous nous battions les flancs, nous arpentions la petite cour comme des damnés en maudissant nos insuffisances. Parfois, il venait avec son fils, un petit garçon, et c’était à la fois troublant et amusant parce qu’il était son fils et son fils, c’était lui. Soldat du rêve, du rêve il avait la discipline, de la soldatesque, il avait l’ardeur. Il était extraordinairement civil. Il me faisait penser au sémillant Docteur Kafka, toujours tiré à quatre épingles dans son bureau de l’Office pour l’assurance des travailleurs de Bohème. Comme lui son comportement avait quelque chose d’appris, d’excessivement discipliné, de premier de la classe. Mais c’est que, comme lui, il venait d’ailleurs, son aspect policé lui était un vêtement pour habiller son étrangeté native. Ardent, il l’était à la limite du Don Quichottisme, ne doutant jamais de retourner les situations, d’éliminer les obstacles, de convaincre les opposants ou les réticents. De là où il venait, de ce qu’il était dans son essence, il tirait cette sidérante énergie. Une sorte d’exilé, de Robinson Crusoé en notre triste monde. La réalité était pour lui une île merveilleuse dont il s’émerveillait, riant, de cueillir les fruits étranges au mépris des dangers. “Quels dangers ?”, riait-il encore.
Un soldat du rêve
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Publié par jeanphilippedore
Architecte, bloggeur, conseiller, auteur Voir tous les articles par jeanphilippedore
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