Chercher la grâce enfouie

Le domaine de S. On compose les codes et on pousse les barrières successives comme on franchit les portes de l’enfer. Chaleur moite. Les chiens en cage hurlent. L’oliveraie. Les murs de pierre sèche dessinent les courbes du terrain. Après le défrichage on voit mieux la majesté des oliviers centenaires. On roule. Vues, échappées sur la mer et les îles aux détours de la route empierrée. Murs partout aux limites du domaine. Le front des chênes verts qui cachent la route puis les oliviers, la pierre, la terre, le vent. C’est beau mais infecté, vénéneux, empoisonné. La lumière jaune porte une menace, comme les chiens, les silences, les vieilles bories à demi-écroulées, les recoins d’ombre. On arrive, on gare la voiture et on finit à pied, longue séquence pour l’invité (l’arpenteur). Ils sont tous là, affairés, ils se reprennent après une fraction de seconde d’arrêt à notre arrivée. Il y a un dîner auquel manifestement ils préfèrent que l’on assiste pas. Faisant assaut d’amabilités, ils nous asseoient en face de la mer, ils nous donnent à boire, ils nous poussent hors de la zone dangereuse pour eux. Ils nous traitent. Nous buvons et partons rejoindre nos appartements avant de dîner avec le fils du gardien : plus adapté. Tandis que littéralement nous arpentons le terrain, cherchant les prises de vues, les détails, cette fameuse architecture vernaculaire corse dont on nous rebat les oreilles, les premières Mercedes arrivent, guidées par ces étranges voiturettes de golf tout terrain. Chiens encagés, architectes arpentant (Architekturhünde), possédants possédant. On ne saura pas qui dîne là. Il se murmure que certains sont venus en hélicoptère. Pourtant, le paysage essaie de dire quelque chose. La douce courbe des murs dans la lumière safran essaie de dire quelque chose, comme les îles lointaines. Il faut essayer. Il faut essayer de lutter pour faire émerger quelque chose, un projet, un sens, une culée qui tienne les frondaisons du monde. Tiago, le soir, au port, fait part de ses craintes. Le risque, c’est de perdre. Truisme. Le risque c’est le risque, c’est la vie. Je suis aidé en cela par ma nature légère, spontanée, par ma fainéantise de pensée et de volonté qui me fait me jeter dans les situations par flemme d’y penser, d’y réfléchir, de gravement soupeser les raisons et les arguments.  « Je suis un cartésien, dit Tiago. » Pas moi, ça c’est sûr. Chercher une forme de liberté, de légèreté. Chercher la grâce et la spiritualité enfouies sous des tombereaux de raisons qui sont autant de craintes. Sous ce barracùn, au domaine, près de l’entrée, fragile assemblage de pierres empilées formant une voûte primitive, une sorte d’oculus dispense la lumière. Chercher une liberté errante, fragile, personnelle, qui ne tienne qu’à un fil, qui appartienne au hasard.

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Appuyant ses mains contre le bord de la table, il se rejeta en arrière et, le corps détendu, regarda fixement le plafond.

« La fausse liberté, l’apparente liberté, que l’on ne cherche à obtenir que par des dispositions extérieures, est une erreur, un chaos, un désert où rien ne saurait pousser que les herbes amères de l’angoisse et du désespoir. C’est naturel, car ce qui possède une valeur réelle et stable est toujours comme un cadeau qui vous est fait de l’intérieur. Tant il est vrai que la croissance de l’homme ne s’effectue pas de bas en haut, mais de l’intérieur vers l’extérieur. Voilà la condition fondamentale de toute liberté de la vie. Cette liberté n’est pas un climat social produit artificiellement, c’est une attitude, obtenue au prix d’une lutte incessante, envers soi-même et envers le monde. Une condition qui fait qu’on devient libre.

⁃ Une condition? demandai-je avec méfiance.

⁃ Oui, dit Kafka et il répéta sa définition.

⁃ Mais c’est tout à fait paradoxal, m’écriai-je.

Kafka respira profondément et dit : « Oui, c’est effectivement ainsi. L’étincelle qui constitue notre vie consciente doit jaillir d’un pôle à l’autre, par-dessus l’abîme qui sépare les contraires, afin que l’espace d’un éclair nous apercevions le monde. »*

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*Gustav Janouch, Conversations avec Kafka

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