L’abîme (Der Abgrund)

Dans le train de retour de Lausanne, un couple, la cinquantaine, arrive essoufflé. Genre Neuilly, bizarre en seconde. Elle carré blond strict, haut rose, jeans, baskets roses, sac à main plus rose encore. Lui, tout en correctness grise, cheveux ras, l’air perdu. Absolument perdu. Arrivés en voiture avec « un ami résident de L. ». Ils coururent, et donc, c’est que quelque chose a échappé au contrôle. Elle récrimine à voix basse, par petites phrases coupantes. Comme de petites injections de strychnine. A quel moment en meurt-on? « Tu ne m’as pas donné l’information, déplore-t-elle. » « Tu ne me parles pas, tu ne dis pas les choses. » « Tu es passif-aggressif. » « Tu regardes ostensiblement ta montre, c’est agaçant. » Etc. Lui est un puits de silence, ce n’est même pas qu’il encaisse, il est traversé comme le Saint-Sébastien de Mantegna. Entre deux séquences d’injections, elle babille, ou badine, sur le même ton et avec la même aggressivité. Qui sont-ils? Des conservateurs, des gens de droite. Oui mais qu’est-ce que c’est au juste? Un phénomène socio-culturel, diras-tu, on peut s’en amuser, je m’en amuse. Une machine de mort, une mécanique d’extermination qui ronronne avec satisfaction. Sont-ils pour le rapprochement entre LR et le RN? Sans doute que oui, si c’est présenté comme une chose correcte, convenable, sans non-sens, dans le Figaro Magazine. Qu’est-ce qu’être conservateur? Préserver et défendre les acquis (les privilèges), transmettre, perpétuer. C’est une stratégie évolutionniste finalement. C’est – on peut même voir une certaine noblesse là-dedans – être ou avaler ses parents, ses aïeux, broyer du Surmoi passé et futur en permanence. Usine à Surmoi, fabrique infernale du Même, tout le temps à fond comme une cimenterie, comme une mine à ciel ouvert. Les prolétaires, les gens jetés sans ménagement dans cette bataille. C’est violent, comme est violent le débit aigre-doux de la dame. Marteau-piqueur, marteau-pilon, défonceuse sémantique et sociale. Les mêmes en 1940. Les mêmes en 1871. Le même air concerné, grave, cérémonieux, gourmé, faussement attristé. La bourgeoisie comme mante religieuse qui s’alimente dans le mal, qui lie instinctivement les alliances les plus dangereuses, compromettantes, mais nécessaires. Ils s’étouffent de leur nécessité devant le poulet du dimanche ou au confessional. Ils vivent, arbitrent de cette seule et existentielle nécessité. C’est “ça ou.” Ça – la flétrissure, la faillite et compromission morale – ou : le déclassement, la perte du capital, le remplacement du sang, la chute des “valeurs”. Cette gravité concernée est leur fond de commerce depuis toujours quand bien même ils font n’importe quoi (l’alliance avec le RN, avant Fillon, Bygmalion, les valises, les casseroles, Vichy, Pétain). C’est “ça ou”, et tout justifie le “ça” dans une étrange cécité morale. La droite c’est la peur. La droite, c’est la peur de perdre. La droite – supposition – c’est la peur que toutes ces “valeurs” n’en aient pas, de valeur. Que rien n’existe, en définitive. La peur de mon père, depuis toujours. La peur panique de B. que tout disparaisse. La peur de l’abîme. Si tu regardes l’abîme, l’abîme te regarde aussi, dit Nietzche. “Und wenn du lange in einen Abgrund blickst, blickt der Abgrund auch in dich hinein.”

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La droite, c’est la peur ; la gauche c’est l’espoir. La droite, c’est la peur – que rien n’existe, qu’il n’y ait pas d’avoir nulle part. La gauche, c’est l’espoir – que l’Idée prospère, qu’il existe un futur, un devenir, qu’il existe un être, quelque chose de théorique et de possible, et nonobstant idéal. La droite, c’est la Certitude – fausse, faite d’un lourd ciment de doute existentiel. La gauche, c’est l’Espoir, qui est foi : Simone Weil. Léon Blum. La droite, c’est le passé, la préservation panique et psycho-maniaque du passé (le passé comme un acquis, une chose dont on serait sûr). La droite, c’est aussi la tendance maniaque à la destruction par les alliances les plus funestes, c’est l’instinct du pire porté par la panique (Ciotti). La gauche, c’est la tentation non moins funeste de l’Idée, de l’idéal, de l’abstraction, du raidissement. La gauche, c’est la tentation dangereuse, quoi que froidement sublime, de la Vérité. La droite, c’est la peur panique d’un petit garçon dans la nuit d’un pensionnat dans les années quarante. La gauche, c’est l’extase fiévreuse, insupportablement orgueilleuse, “orgueilleusement seul(e)”, sublime, de Simone Weil dans son lit d’hôpital à Londres, dans ces mêmes années. Mais je crois que je m’égare. Je vais aller m’acheter une bouteille d’eau gazeuse.

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