Élections, piscine, pour paraphraser K.
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Comment peut-on être sûr de soi ? Comment peut-on se pavaner comme un dindon, comme cet homme qui dévale mollement la rue de la Villette en déclamant à sa belle-mère : “comme c’est agréable de vivre dans un village” ? Les rapports entre les gens sont faux, et tout est faux. Comment peut-on être satisfait, comblé par soi-même, gavé par soi-même ? Le doute devrait être la seule attitude morale permise. Le doute, comme Andrei Rublev (le joueur). Self depracating sophist… Ou le doute hanté, comme Tarkovski. Mais même le doute est susceptible de mièvrerie, d’attitude, de fausseté. Oui, voilà, je sais : ce qu’il faudrait c’est un doute qui doute de lui-même.
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Les Terrasses au théâtre de la Colline. Belle mise en scène – j’adore les plateaux nus – mais j’ai un problème avec l’écriture de Gaudé. » Je n’utilise pas la syntaxe ou les mots qui appartiennent à notre quotidien, dit l’auteur. Cela donne parfois l’impression d’une langue anormalement noble. Je pense que c’est précisément là qu’il faut chercher, là qu’il faut creuser pour faire advenir l’épopée. » Cela veut faire épique mais pour moi c’est ampoulé. Le sujet est tragique bien sûr, les attentats de novembre 2015, les gens tués et blessés au hasard, la terreur, l’arbitraire, l’horreur. Je ressens une certaine indécence à sortir le sujet maintenant, aurait-il fallu attendre ? Ne pas le faire ? A la fin de la pièce, quand les lumières se rallument, une femme éclate bruyamment en sanglot, crie en haut de la salle. Toutes les têtes se retournent, incrédules, curieuses, dans une sorte de mimique des attentats. Nous ne sommes pas habitués à l’horreur, nous, et nous ne le sommes pas devenus. Nous ne sommes pas Gaza ni l’Ukraine. Nous menons des vies sans histoire, nous relions des moments de plaisir tout comme les victimes de 2015. Nous sommes essentiellement une civilisation de loisirs, nous pensons en week-ends, en vacances. La dimension épique nous manque, les vers nous manquent, la spiritualité, la vision d’un monde éthique nous ont quittés. Il nous manque la métrique d’Homère, la cruelle beauté de Shakespeare. Bien sûr que ce drame est légitime en histoire, que des gens ordinaires se sont révélés héroïques en quelques secondes. Mais il nous manque la langue pour le raconter. A ce sujet, Kafka :
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Conversation avec Kafka, Gustave Janouch.
“En mai 1921, j’écrivis un sonnet que Lugwig Winder publia dans le supplément dominical de Bohemia. Kafka me dit à cette occasion :
– Vous décrivez le poète comme un être d’une stature prodigieuse, dont les pieds se trouvent sur la terre, tandis que sa tête disparaît dans les nuages. C’est tout naturellement une image tout à fait habituelle dans le cadre des représentations conventionnelles de la petite bourgeoisie. C’est une illusion qui est issue de désirs cachés, et qui n’a rien à voir avec la réalité. Le poète est en réalité, toujours beaucoup plus petit et plus faible que la moyenne de la société. C’est pourquoi il éprouve la pesanteur de l’existence terrestre, beaucoup plus intensément et fortement que les autres hommes. Chanter n’est pour lui personnellement qu’une façon de crier. L’art et pour l’artiste une souffrance par laquelle il se libère pour une nouvelle souffrance. Il n’est pas un géant, mais un oiseau plus ou moins multicolore dans la cage de son existence.
– Vous aussi, demandai-je ?
– Je suis un oiseau tout à fait impossible, dit Franz Kafka. Je suis un choucas – un “kavka”. Le charbonnier du Teinhof en a un. Vous l’avez vu ?
– Oui, il court devant sa boutique.
– Oui, mon parent a plus de chance que moi, il est vrai qu’on lui a rogné les ailes. Dans mon cas, en revanche, cela n’a même pas été nécessaire, car mes ailes se sont atrophiées. C’est la raison pour laquelle il n’existe pour moi ni hauteur ni lointains. Désemparé, je vais sautillant parmi les hommes. Ils me considèrent avec une grande méfiance car enfin je suis un oiseau dangereux, un chapardeur, un choucas. Mais ce n’est qu’une apparence. En réalité je n’ai aucun sens des choses qui brillent. C’est la raison pour laquelle je n’ai même pas de plumes noires et brillantes. Je suis gris, comme un choucas qui rêve de disparaître entre les pierres. Mais ce n’est qu’une plaisanterie comme ça ; pour que vous ne remarquiez pas comme je vais mal aujourd’hui.”
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Je fais le choucas, le voleur. Dans le métro, ce couple, flanqué de la belle-mère et de l’enfant. Atmosphère de contrainte, de léger ennui. Chacun formule des phrases environnées de silence. L’homme rayonne homme, cheveux courts, veste militaire. La femme rayonne femme, cheveux blonds, vastes lunettes de soleil, moue rouge des lèvres. Ils s’ennuient ardemment mais d’autres mécanismes jouent en sous-face. C’est comme s’ils s’ennuyaient de leur rôle, finalement. On voit presque la psyché battre à leurs limites, à leurs costumes. Psyché et société s’affrontent avant le poulet dominical.