De la fenêtre de ma cuisine je regarde le toit terrasse de l’immeuble d’en face, en contrebas, se végétaliser tout seul. Les gravillons se parent d’une mousse verte phosphorescente tandis qu’une autre végétation, rouge et plus grasse, prospère ailleurs. Sans doute que dans ces gravillons se développeront ensuite, apportées par les oiseaux et le vent, des semences de graminées et d’autres plantes, créant un humus.
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Toujours cette étrange saisons, la fameuse goutte froide dont nous rions aux Bains. Cris d’oiseaux dans le jardin, eux sont déjà dans la nouvelle saison quand nous regrettons encore l’ancienne, l’ancien ordre des choses. Peut-être que le dérèglement climatique créera davantage de ces plages étranges où nous vivons pour un temps suspendus dans une autre réalité. Peut-être que c’est ça la réalité désormais. Il fait cinquante degrés en Inde.
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Piscine municipale. Trois jeunes gens, deux garçons, une fille. Pas innocents, non, simplement dépositaires de l’instant présent, et de rien d’autre. De là émane leur grâce. Nageant sur le dos, on voit les fixations de la toile qui forme le toit : comme des étoiles gris-bleu, ou des fleurs stylisées. C’est difficile de voir le monde, qui seul existe. On préfère le penser, l’imaginer ou le fabriquer. Penser le monde, c’est le faire avais-je écrit une fois. C’est sans doute l’inverse qui est vrai, en faisant, on a peut-être la chance, subrepticement, de voir ou de penser quelque chose.
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Le plaisir d’avoir un projet comme l’école, c’est d’avoir une inscription dans le temps, un projet tout simplement. La promesse du bonheur de Stendhal, dans notre cas la promesse de servir. Nous avons besoin d’un futur, nous autres architectes, pour fonctionner, tandis que les journalistes, comme A., font leur miel du présent, ils lui donnent du sens et dans son cas à elle, de la vie.
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» Nous reprîmes notre promenade. Kafka me présenta l’affaire et la maison familiale. Je lui dis :
– Vous êtes donc riche ?
Franz Kafka fit une grimace.
– Qu’est-ce que la richesse ? Pour l’un une vieille chemise est déjà la richesse. Tel autre est pauvre avec dix millions. La richesse est une chose relative et peu satisfaisante. Ce n’est au fond qu’une situation particulière. Être riche signifie dépendre de choses que l’on possède et que l’on est contraint de protéger de la destruction en accumulant les possessions et les dépendances nouvelles. La richesse n’est qu’une matérialisation de l’insécurité. Mais… tout cela appartient à mes parents, pas à moi.
Voici comment s’acheva cette première promenade avec Franz Kafka. Notre promenade circulaire nous avait ramenés vers le Palais Kinsky quand, sous l’enseigne de la firme Hermann Kafka, nous vîmes apparaître un homme grand et corpulent, portant un pardessus noir et un chapeau à reflets. Il s’immobilisa à cinq pas environ de nous, et nous laissa venir vers lui. Quand nous eûmes fait trois pas, il dit d’une voix forte :
– Franz, à la maison ! L’air est humide…
Kafka dit d’une voix étrangement feutrée :
– Mon père… il se fait du souci pour moi. L’amour a souvent le visage de la violence. Adieu… Passez me voir.
Je fis signe que oui. Franz Kafka s’éloigna sans me tendre la main. »
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(Conversations avec Kafka, Gustave Janouch, 1951)