J’avais oublié toute cette gentry qui va en Corse au mois de mai, qui lit le dernier livre de Jean-Christophe Ruffin, qui est habillée avec désinvolture, qui dort sur ses deux oreilles… Les gens satisfaits, disait Simone Weil. As-tu jamais été satisfait? Et pourquoi vois-tu cela comme une grossièreté?
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A l’école NDL avant-hier avec Jseb. Il y a un brutal changement de paradigme en architecture, on ne peut plus “faire moderne” comme on nous l’a appris, et les derniers à être au courant seront pris la main dans le sac. L’architecture, c’est un fait culturel et donc, c’est un fait moral au sens de Nietzsche : les us et coutumes du plus grand nombre. Tout le monde fait plus ou moins la même chose en même temps jusqu’au moment – tous les demi-siècles? – ou s’opère un changement de pied, de danse, de rythme. Il faut suivre. C’est le cruel nomos des Grecs qui ordonne nos actions. Nous sommes juste avant, ou juste après ce moment et règne une période de confusion, voire de panique : ça se danse comment? Que faut-il faire?
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La Turbinenfabrik de Behrens, ou mieux encore, la Neue Nationalgalerie de Mies, vus à Berlin, sont des actes de puissance. Portés par une puissance prométhéenne – l’énergie fossile abondante et gratuite – les hommes pouvaient pour la première fois de l’histoire* faire fi de toute contrainte climatique ou physique de l’endroit où ils étaient (le climat (klima) dans le sens de l’angle, de la portion de méridien, d’endroit spécifique de la Terre), pour faire ce qu’ils voulaient. Que voulaient-ils? Pour Behrens, en 1908-1909, porté par ses puissants commanditaires, la firme AEG, explorer les possibilités industrielles du moment pour mener une révolution stylistique, esthétique et épistémologique. Un changement de pied, de paradigme justement, au sortir de l’éclectisme du 19ème siècle. On nous appris cela à l’école, plus tard viendraient le Bauhaus, ‘Vers une architecture’, la machine à habiter, etc. Et Mies? Cinquante ans plus tard, après toutes ces expériences, c’est l’aboutissement de sa carrière. C’est l’aboutissement de sa quête vers l’abstraction et la pureté. Un temple. Une leçon d’ordre, dit G. Mais cette abstraction, cette pureté, cet ordre géométrique sont rendus possibles par un pacte prométhéen ou méphistophélique – ou du moins nous paraît-il tel aujourd’hui. En échange de cette fabuleuse puissance, je donne… quoi? Une dette. J’entame un capital qui n’est pas le mien, diraient les générations d’aujourd’hui. Et surtout je romps un autre pacte, lui aussi millénaire, qui est que nous sommes d’ici, de ce ‘klima’-là, que nous sommes endémiques, que nous formons un système cohérent avec la faune, la flore, la géologie, l’eau, etc. La Neue Nationalgalerie est le manifeste d’une rupture, d’une séparation de l’humain du reste du vivant, d’une voie purement intellectuelle, mentale et spéculative d’existence. Le piège classique de l’architecture, je le constate même chez mes clients, c’est la joie enfantine, sauvage, presque sadique de tout posséder par la pensée, de placer chaque chose et donc de commander aux êtres. C’est de la psyché pure, et sans surmoi, ou sans doute raisonnable, ou sans contraintes cela donne souvent des résultats effroyables. Mais on peut aussi objecter que ce procès est ridicule, que l’oeuvre de Mies est un accomplissement humain au même titre qu’une fugue de Bach, un sommet de civilisation, une oeuvre d’art. Et de surcroît, fidèle à sa ligne de pensée, lapidaire comme toujours : “l’architecture doit être l’expression de son époque, et rien d’autre”. Alors, que faut-il penser? Où faut-il aller?
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Le voyage comme réédition des voyages du passé, l’aventure, l’ennui, le danger… Le voyage tire de nous quelque chose d’archaïque, d’ancien.
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*Philippe Rahm, Histoire naturelle de l’architecture