Le Miroir (encore)

Des sphères inconnues. Des royaumes inconnus, mais en nous-mêmes. Quand le mot moi devient le mot roi, dit Arseni Tarkovski, le père, le poète. Le Miroir (1975). Le quatrième film de Tarkovski. La première fois, je n’ai pas compris, ou plutôt, j’ai pensé qu’il s’agissait de comprendre. Le Miroir, c’est l’enfance, mais c’est aussi l’Essence, c’est-à-dire, l’Être et l’Esprit. Aller vers son enfance c’est retrouver son essence, son unicité, son être. C’est retrouver sa liberté et son ‘self’, son royaume, son règne. C’est retrouver l’essence des choses, la vivacité des sensations, la vérité. Retrouver le souvenir, le faire revivre, éprouver ce vertige, ça c’est Proust. Vivre le souvenir, comme un absolu, une pureté, le rendre éternel – essentiel, tangible – en faire un espace et une forme, ça c’est Tarkovski. Et c’est l’art. La mission essentielle et unique de l’art. La seule qui compte. Tout le reste n’est que fadaises et poussière. La nuque de la mère, qui attend au crépuscule assise sur la barrière, fumant une cigarette en regardant rêveusement la prairie – la forme exacte de son corps, la posture exacte obsessionnellement retrouvée, incarnée, vivante ; le vent qui se lève à l’orée de la forêt, agitant les feuilles des aulnes ; les braises rougeoyantes ; la brillance des rondins noircis par le temps dans maison ; le crissement des bottes sur la neige… Tant d’images absolument magnifiques, graves, bouleversantes. La vie, transcendée par l’art. Une dimension, une sphère supérieure. Margarita Terekhova, sublime, joue la mère, et la femme, enfin l’ex-femme. Elle n’est pas un fantasme ou un idéal. ‘Quand je pense à ma mère c’est toujours ton visage que je vois’, lui dit le narrateur. Miroirs, prismes, au fond desquels brille l’amour. Un amour essentiel, ancré au fond de la vie et de l’âme. A la fin du film elle flotte, horizontale dans l’espace, comme une icône, cheveux répandus, radiante. Elle rit, elle sourit, elle pleure, elle pense, elle rêve. Les émotions passent sur son visage comme des nuages dans le ciel. La lumière. La musique. Je crois que jusqu’à présent, je veux dire avant de lire le Journal et de revoir le Miroir, je ne comprenais pas le mot spiritualité, je ne voyais pas ce que c’était autrement que théoriquement, mais maintenant oui, j’en approche, comme d’une rive lointaine.

Laisser un commentaire