Kreuzberg

Quel plaisir le travelling à vélo en tous sens à travers Berlin avec ces trois-là : aimer les mêmes choses. Sur mon vélo bleu, entre autre choses je regarde les slogans des affiches politiques des élections européennes. Ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent parce que l’époque est réglée là-dessus : Krieg, Frieden, Sicherheit, Ordnung. Et plus cynique, le parti Volt : “Mehr Eis”. Plus de banquise. Ce ne sont pas vraiment des idées, plutôt des variations sur thème imposé. Et qui impose le thème? Eux, et eux… La peur. Je suis incapable de l’analyser. Une époque inquiète. Des idées perdues. Des idées détachées des choses, et des choses détachées des idées.

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Nous, nous virevoltons, d’une architecture l’autre. Hansaviertel, Internationale Bauaustellung 1957. Démontrer un mode vie, quitte à l’inventer : les beaux immeubles modernes de Niemeyer et de Pierre Vago. La bibliothèque et l’académie des Beaux-arts de Werner Düttmann. Outre le fait qu’il fallait reconstituer, dans cette espèce de no-man’s land sylvestre, les bâtiments ou les institutions qui s’étaient retrouvés « pris » à l’Est, il y avait là comme une abstraction : imaginer quelque chose d’existentiel, une sorte d’éthique de la Chartes d’Athènes où l’on attribuerait une valeur morale aux pilotis, aux coursives, aux patios. Dans le même temps, dans leur propre programme, antagoniste et rival, les soviétiques érigeaient une autre monumentalité, inspirée de Schinkel et Albert Speer, plus raide, avec une sorte d’évolution darwinienne des ornements et des motifs, vers le style DDR. Et après? L’ouest, avec l’IBA 1984, ira vers quelque chose de plus modeste, inviter des architectes comme Alvaro Siza ou les polonais Heinrich et Inken Baller pour faire des expériences, essayer des typologies. Mais s’était déjà perdue l’idée de démonstration, de théorisation d’un mode de vie, d’un commun (Gemein). A l’est, préfabrication, standardisation, et ‘commun’ certes mais sous surveillance. Idées perdues, idées flottantes dans la ville que l’on happe, strates géologiques qui s’érodent, les magasins de cuisines de luxe dans les vitrines de la Karl-Marx Allée.

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Comme cette place Mehring, expérience urbanistique circulaire des années 80 : les bâtiments sont là, plus les idées. La prochaine rénovation en fera justes des choses, des formes, avant éventuellement que les idées reprennent vie un jour. Présence ténue, fragile, de l’esprit qui présidait aux projets, du contenant spirituel, du consensus de société qui ont baigné leur création.

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Staatsbibliothek. Partout le regard et la pensée ont des dégagements, des perspectives et des refuges. Une place pour chacun, une petite table, une lampe en métal vert, un fauteuil, une chaise, un livre, une place dans la collectivité, dans la phénoménologie de l’ensemble. Une place pour la solitude, aussi, dans la connaissance, la rêverie, la poésie. Odeur légèrement moisie des années soixante-dix, installations vieillissantes, silence des moquettes verdâtres, des lampes clignotantes, des gros globes qui filtrent la lumière au plafond. Quelque chose perle, se diffuse, prospère et vit ici. Les mêmes planchers flottants qu’à la Philarmonie, ces nez en forme de bec qui flottent dans l’espace comme des tapis volants. Tout flotte en silence, tranquillement, comme un après-midi de province et d’ennui. Comme dans l’enfance. Espace unique, structuré en repli, en ailes, en cabinets, en plages, en clairières. Espace non euclidien, non tramé, non fermé. Espace « ouvert », comme d’une société ouverte, riche d’un projet, d’un avenir. Vaisseau qui chez moi déclenche émotion et gratitude. Je l’arpente, m’y arrête, j’y jouis des échappées et des promesses avec mes trois acolytes comme Damiel, Cassiel et Homer dans le film de Wenders. Pour un instant, pour un instant encore jouir de cette armure et de ces ailes, de cette promesse qui prend cette forme miraculeuse dans le temps et dans l’espace.

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Partout, des énormes masses de verdure, comme les nuages de Caspar David Friedrich. Partout la présence des arbres dans cette ville pleine d’absence. La vie est vaste, étant ivre d’absence. (Valéry)

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Dans Kreuzberg, la nuit les numéros de rue luisent doucement.

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