Ode to the hardship

Modeste horde, il faut lire le Journal de Tarkovski (1970-1986), maintenant. Pourquoi maintenant ? Parce que « maintenant » est le seul instant qui existe et qu’on puisse dominer, dit Tolstoï. Oui mais pourquoi lire cela ? Pour comprendre ce que c’est que l’art. Tarkovski c’est le chemin du difficile, de la « hardship » et c’est précisément ce que ses détracteurs, soviétiques alors, paresseux aujourd’hui lui reprochaient : trop « difficile ». Une vie de difficultés, d’ascèse, de rigueur, de sacrifice – comme le titre de son dernier film (‘Offret’ en suédois, 1986). Il y a eu de bons moments, en Italie par exemple, où son talent lui permettait enfin de toucher à une vie bonne, où toutes les maisons d’Europe se pressaient pour lui confier des mises en scène et des films, des livres à écrire, mais c’est comme s’il ne touchait que d’un doigt à ce confort matériel, à cette gloire, à cette aura. Etranger à tout cela qui en aurait fait dévisser plus d’un. C’est le spirituel qu’il habite, pas le matériel. La félicité matérielle, c’est la maison de Miasnoïé, un espace-temps à part, idéal, ou peut-être spirituel et matériel se rencontrent. Tarkovski c’est la foi et la vision, avec l’art comme médium. C’est un autre niveau d’humanité qui touche à l’essence, à la « radix » comme dit G. Il explose notre monde de tableurs excel, de « valeurs » à la con, d’écoles de commerce, de certitudes, de divertissements hébétés, de tourisme, de panurgisme, d’inculture et d’incroyance. Il brûle, exactement comme Simone Weil, et comme elle il est absolument seul quoiqu’aimé et aimant. Bien sûr que c’est une ode à la difficulté, à la « hardship » – il suffit de voir comment il se débrouille du tournage du Sacrifice à Gotland avec des gens qui le comprennent mal, des moyens insuffisants, une culture différente, etc… Qu’importe, il traverse, il rit. Il sait où il faut aller, toujours. Il est branché sur quelque chose d’autre. Il voit ce que nous ne voyons pas. Il brûle comme un cierge, sec, austère, narquois, intense, sublime. Absolument sublime. De ma vie je n’ai rien lu d’aussi émouvant que la fin du journal, quand il apprend qu’il va mourir, à l’instant il revoit enfin son fils Andriouchka après toutes ces années. Il dessine – admirablement bien évidemment – le mont du Golgotha. Jusqu’à la fin il imagine des films, des mises en scène. Saint Antoine qui parle à une femme par-dessus la rivière. Hamlet, toujours et encore. Mais quelle substance ! Quelle intensité de vie, de foi, de croyance, de connaissance dans l’intime du monde, de la vie. Et comme nous sommes désespérément à côté de tout cela, agités, amers, vides ! Comme il nous manque un art qui ne soit pas décoratif ou divertissant, mais qui soit essentiel ! Ressembler au dixième, au centième d’un homme comme lui…

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