Voyage à Reuilly, sous la pluie. Dans la rue, dans le métro, des personnes défilent dans mon champ visuel comme des personnages en quête d’auteur : une fille qui trimbale un lampadaire avec une grosse ampoule au-dessus de sa tête, un ramoneur de noir et de suie revêtu qui consulte son portable, morose. Plus tard dans la journée, de mes fenêtres je regarde le parc qui est une énorme masse verte mouillée, spongieuse, fermée sur son destin biologique, on sent les feuilles qui poussent dans l’indifférence. Dans le club Azteca, rue de Crimée, des travailleurs hissent précautionneusement une nouvelle machine de workout, ils fourbissent longuement et tout à coup jaillit le rayon blanc fulgurant des LEDS, le display qui aussitôt traverse le quartier, l’immeuble, les êtres.
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De plus en plus, pour se sortir des situations professionnelles, il utilisait ce qu’il est convenu d’appeler ses qualités humaines, il essayait de faire résonner sa calebasse avec d’autres calebasses, son être avec d’autres êtres. Et ça marchait, il était recherché – mais pas comme il l’aurait cru. Ce qu’il avait en face de lui, c’était l’œil à-demi ouvert, ironique, interrogateur, enregistreur de données, thésaurisateur des systèmes. On l’évaluait, on le calculait. En face de lui il y avait une intelligence qu’il n’avait pas, qu’il ne voulait pas avoir. Imprudent, il risquait sa vie, c’est-à-dire qu’il avançait le cou frêle de son individualité. En face, de calmes intelligences, des opérateurs silencieux qui se permettaient un sourire, un œil sur leurs tableurs, leurs capteurs et leurs courbes. Les gens étaient professionnels. Ils étaient contenus par un système et un ordre. Ils accomplissaient les ordres. Mais lui, il ne voulait pas être professionnel. Il ne voulait pas être résilient non plus. Il voulait être subsident, se tasser, rejoindre la courbe du monde, disparaître dans l’horizon des choses.