Nerville

Nerville, dix ans après. Cette fois en train, à l’époque nous prenions l’A15 au petit matin avec Jseb, dans mon souvenir le paysage était toujours blanc et flou, brumeux. Un paysage psychique. C’était difficile, ça nous faisait peur, plus d’une fois je me suis arrêté dans le petit bois, avant la réunion, pour respirer.

Toujours cette lumière blanche, ce silence à travers les vitres du train. Les choses posées, les pavillons de banlieue, les usines, les champs, les routes.

Revoir cette maison après dix ans, ou écouter par inadvertance une musique – After you’ve gone – de brefs instantanés, surprenants, de bonheur, comme les aperçus improbables d’une autre possibilité, d’une autre, toute autre vie.

Et puis, pour répondre à une question je ressors encore une autre maison, Traubach, vingt ans avant. Ce qui est émouvant avec l’architecture c’est qu’elle continue sa vie après qu’on en ait fini avec elle, mais en même temps, qu’elle nous attend. Elle est comme un point de rendez-vous, un havre ou ses mesures et vos mesures se conjuguent, un apprivoisement extraordinaire du monde et du temps. Semer des lueurs, ou des cailloux, dit Gabriel. C’est un privilège, que régulièrement nous oublions harassés que nous sommes, nous les Architekturhünde, nous qui regrettons amèrement de ne pas être meilleurs que nous sommes.

Je me demande toujours ce que font les livres quand nous ne les lisons pas, ou les films quand nous ne les regardons pas. Ils vivent une vie secrète, ils fourmillent de leur code intime. Et l’architecture? Elle mène une vie secrète. Mais encore, elle est habitée, comme Nerville avec F. et C. qui y vivent. “Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, simple et tranquille.” A travers les baies passe la lumière du nord, on voit les molles ondulations du paysage de l’Oise. A travers les baies la lumière du nord coule, irrigue, passe et pour toujours éclaire la table de la salle à manger où C. corrige ses copies. L’architecture est le dispositif qui permet cela – inscrit, logé, serti dans le temps – et c’est terriblement émouvant, c’est à pleurer en fait ce ménagement, cette douceur, cet… accord. Comme dans le poème ‘Immer wieder’ de Rilke, l’architecture est un ordre secret, un accord secret passé avec le monde, “zwischen die Blumen, gegenüber dem Himmel”. Parmi les fleurs et face au ciel.

https://schabrieres.wordpress.com/2014/08/05/rainer-maria-rilke-encore-et-encore-immer-wieder-1914/

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