Journée médiocre au bureau. Pas de clients, ou alors fous, prétentieux, incapables, impérieux. Comme une marée qu’il faut perpétuellement endiguer. Je reçois un mail des impôts. Je me dis qu’il a l’air bizarre. Ils annoncent qu’ils me doivent de l’argent. Du coup je chasse cette impression et je clique. Tout en cliquant je m’aperçois que je paye au lieu d’être payé. Message aux vrais – mais comment être sûr désormais? – impôts. Réponse immédiate : frauduleux, ce n’est pas nous, désolés. Arnaque. Je prends le métro pour aller au club. En sortant, au croisement des rues Marcadet et Achille Martinet, je croise un vieil homme apoplectique, rouge avec le nez violet et les cheveux blancs. Il s’arrête, sort un peigne, lisse ses cheveux en arrière en soufflant, d’une main, l’autre agrippe une canne. Regard gris, comme au fond d’une mine de fer, il lutte. Il reprend sa marche vers Lamark, la canne piquant le trottoir comme un piolet sur une paroi glacée. Sur le trottoir de Martinet j’ai soudain le pressentiment que je vais perdre aujourd’hui. Je chasse cette idée. Ensuite on joue. Je perds. Jseb est content, moi moins. On boit des bières. Je pense qu’il doit y avoir un problème avec les clients et tout. Je chasse cette idée. Tout, tu veux dire vraiment tout? La voix de A., à la radio d’abord, ensuite au téléphone. Mélodieuse. Je rentre. Rafales humides. J’ai mal au genou. Quel espèce de problème? Général, structurel? Je chasse, chasse cette idée. Demain je me dis, c’est ça, oui, demain. À demain.
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Max Frisch, Journal de Berlin. 1973
« L’ironie, un moyen facile de réduire quelqu’un à notre propre conception. »
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« L’étrange disposition à tout vivre une deuxième fois si cela nous était offert. »