De plus en plus on m’appelle pour des affaires obscures dans le quartier. J’y prends un plaisir trouble, vaguement autopunitif – et c’est aussi la reprise des pérégrinations, des errances, des rencontres. J’en suis perpétuellement à mes débuts. Après le local à ordures des Bains de la Renaissance, on m’a proposé d’aménager la terrasse de mon immeuble en jardin collectif, au onzième étage. Un petit collège de voisines est venu me demander ça, ce qui m’enchante. Aussitôt je rêve à l’unité d’habitation de Botzaris… Hier matin, encore, je traverse la rue de Belleville pour aller voir Raymonde, dite « Ray », la sympathique propriétaire des Bains, octogénaire dynamique qui habite au n°165. « Ray », c’est l’histoire de Belleville. Les Bains bien sûr, mais aussi le Belleville d’avant la démolition, c’est-à-dire, d’avant la Place des Fêtes des années 70-80, le Belleville du charbon, des triporteurs et des bistrots – le Belleville du souvenir de la Commune. Elle me demande de rénover la cour, d’aménager les caves, de construire des abris divers. J’écoute un peu distraitement comme toujours et puis à un moment, « Ray », dans une des caves, répond à mon interrogation sur une porte non identifiée, visiblement plus solide et plus neuve que les autres. « Ça ? C’est la servitude de passage pour les Sources du Nord. », me répond-elle. Ce mot de Sources du Nord enflamme immédiatement mon imagination. Les Sources du Nord, tous les historiens amateurs du XXème arrondissement vous le diront, c’est le réseau d’aqueducs, dont certains datent du Moyen-Âge, qui alimentait en eau potable Belleville et une partie de Paris. Le sous-sol de Belleville ruisselle en réseaux souterrains dont les résurgences sont des noms comme la rue des Cascades, la rue des Rigoles, la rue de la Mare, la rue de Savies – de save, savus, hydronyme qui veut dire couler, écoulement. Et là, derrière cette porte du n°165, il y a une autre porte, ancienne celle-là, qui commande le « regard Saint-Louis » un puits qui descend à l’aqueduc en pierre. Je trouve extraordinaire que les Sources du Nord existent encore, comme une mystérieuse entité qui requerrait une porte et une serrure, dont la clé serait détenue par de mystérieux opérateurs – d’autres opérateurs, des opérateurs du passé, des gardiens à têtes d’éperviers égyptiens comme dans le rêve de Freud. Derrière cette porte, c’est l’histoire, mais c’est surtout un autre monde. Le « regard » suivant est au 162, rue de Belleville. J’ai une photo, de 1906. On voit derrière le peuple de Belleville, en capelines et bérets, un portail surmonté de l’enseigne suivante : « CHANTIER DE LA RENAISSANCE. L. Aldebert. Gros. Détail. » Le mystère s’épaissit. Pourquoi « de la Renaissance », comme nous, les Bains ? Est-ce lié à la Commune? Est-ce plus ancien encore? Qui était L. Aldebert ? Le n°162 a l’air d’être un point nodal, un croisement d’histoires. Au XVIIème siècle, il y avait là le couvent des pères dominicains de Picpus, qui devint une prison après la Révolution. Plus tard, après la Commune, ce fut le temps des dispensaires et des oeuvres sociales. Robert Garric, le fondateur des « Equipes Sociales », y écrivit ses « Scènes de la vie populaire » en 1928. Je cherche. Je cherche dans la nuit des indices, des liens souterrains ou subaquatiques sous la couche de temps. Impression de nager au-dessus d’une eau très profonde d’où émanerait de faibles signaux.
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sources :
https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA75200003
https://www.histoires-de-paris.fr/regard-saint-louis/
http://habitantsduplateaudesbutteschaumont.blogspot.com/
photo : Musée Carnavalet