Le joueur

Je parle à P. Mais tout en lui parlant, je me surprends à penser à ce que je vais écrire. Ou plutôt, les rouages de la machine codeuse se mettent en marche, tac tac tac, les petites griffes et croches de l’écriture se saisissent du sujet, caractérisent un personnage, font entendre leur musique annonciatrice. Quelque chose d’automatique, la fameuse transcription s’opère d’elle-même. Donc je parle et en même temps j’écris. Est-ce pervers, ce double jeu ? En face de moi, P. qui, il faut bien le dire, se donne beaucoup de mal pour être un personnage de roman : infantile, joueur, gâté (spoiled), perdu à bon ou à mauvais escient, je ne sais pas. Il raconte ce qu’il veut bien raconter, son histoire officielle en quelque sorte. Il sculpte sa propre forme, avec délectation, et même une pointe de douleur. De ses crises, affects, heurs et malheurs, de ses talents multiples, il joue. Son souci, c’est d’avoir toujours assez de jetons de sympathie pour continuer à miser, pour continuer à jouer. Il lui faut des appuis, il est content d’en avoir trouvé un ce soir. Mais, perversité, ou effet de miroir, moi aussi je joue, il me faut des personnages, il me faut des vies tel le vampire, pour nourrir les croches assoiffées qui littéralement vrombissent, dérapent d’impatience. Ce n’est pas Faust et Méphistophélès, c’est plutôt deux joueurs, genre Dostoïevski, qui boivent accoudés à la table poisseuse de ce bar, et calculent leur prochain mouvement.

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