W. G. Sebald
Un antiroman, des personnages sans roman autour, la relation des faits par un narrateur qui s’apparente à un enquêteur. Un documentaires avec des pièces à conviction patiemment amassées. L’enquêteur interagit avec les personnages, les témoins, il y a des succédanés de dialogue fondus dans un texte labyrinthique, des descriptions minutieuses qui restent extérieures aux affects. Les personnages sont décrits comme des objets. Et les objets, la maison et les arbres d’ Henry Selwyn, l’agenda d’Ambrose Adelwarth, la machine à thé anglaise du narrateur, la salle de classe de Paul Bereyter, les usines abandonnées sont en réalité des personnages, ils ont plus de réalité et même plus de profondeur que les hommes et les femmes de l’histoire. Les photos de Sebald insérées dans le livre en attestent. C’est une narration qui tend vers une révélation tout en l’évitant, qui tourne autour d’un traumatisme et d’une horreur dont on ne parle jamais : l’émigration, les crimes de l’Allemagne, la déportation et l’assassinat des juifs, les blessures de l’enfance du narrateur, la monstruosité de sa famille, la construction mystérieuse de sa personnalité. Il y a une musique mélancolique qui émane du livre, comme quand il parle de « l’eau profonde » d’Helen Hollaender, ou de la fin d’Ambrose Adelwarth dans l’asile psychiatrique d’Ithaca. Cette description de l’extérieur, contraire à tous les canons du roman, n’a pas qu’un effet esthétique. Elle a un effet existentiel, elle lie les êtres à l’histoire, au paysage, à l’écoulement du temps. La nostalgie poignante, qui pousse Sebald à lutter pour exhumer ces personnages comme des fossiles dans la gangue trompeuse des souvenirs, à vivre avec eux, même maladroitement, imparfaitement, même pour un instant, au prix de voyages, d’entretiens, d’écriture et de réécriture. Ce n’est pas une enquête dans le sens de la résolution d’une énigme. C’est plutôt une quête désespérée, impossible, vouée à l’échec, obsessionelle, minutieuse. Plus on écrit, finalement, plus apparaît l’essence élusive de l’écriture, le mystère – l’humble solennité d’une chambre d’hôtel le dimanche après-midi, les preuves qui attendent dans leurs boîtes, la toile scarifiée de Max Ferber qui révèle une vérité cachée, blessée. C’est ça, l’art, recréer une réalité – réécrire encore et encore le carnet de voyage d’Ambrose Adelwarth qui est pourtant là, devant lui, pour le faire exister. Ce n’est pas la recherche du temps perdu. Ce n’est pas non plus l’exorcisation, la catharsis. C’est… la musique. Le besoin impérieux de cette musique, le temps qu’elle dure et exerce son charme. Le plaisir, sans doute, amer, sombre et triste, seul dans la campagne anglaise, ou dans la voiture de location sur les highways. C’est… je ne sais pas. Je n’arrive pas à l’exprimer. Il faudrait écrire.