L’eau profonde

Le demi-siècle approche. Les anniversaires en dizaines, enfin, à partir de quarante, provoquent toujours la même compulsion : devoir rendre quelque chose, une feuille, un rapport, un bilan. Cela va avec l’environnement social, les encouragements, les petites railleries amicales, les fêtes. Ce sont les autres qui attestent de votre âge, car vous n’en avez pas véritablement conscience, même quand vous voyez votre visage vieillissant dans le miroir. L’âge vous identifie, comme votre nom, votre taille, votre poids, la couleur de vos yeux, votre sexe. Il figure sur vos papiers d’identités, il vous fait appartenir à des catégories sociales successives et définies qui vous objectivent. Je me demande comment les autres êtres vivants ressentent leur âge, sans doutent savent-ils les crans biologiques qu’un à un ils franchissent, sans doute sont-ils eux aussi objectivés par les autres lynx ou les autres chênes… Le sentiment le plus troublant dans tout cela est de se sentir le même, quand bien même on traverse manifestement des états, situations, fortunes diverses et successives qui dévient notre cours. Envie, si une telle chose est possible, d’aller vers la liberté, de subir moins de diktats, de vivre une indépendance heureuse, c’est-à-dire, d’assumer ce ‘moi’ ou ce ‘ça’, d’assumer cette espèce de torpeur silencieuse où se meuvent des idées, des éclairs, des inspirations, c’est-à-dire, en définitive, d’écrire.

W.G. Sebald, parlant de Helen, l’amie de l’instituteur Paul Bereyter : « elle était comme une eau profonde où Paul aimait à se mirer ». L’eau profonde des yeux de A., profondeur qu’on ne saurait circonscrire ni comprendre totalement, l’eau profonde du mystère de l’être (l’Albertine de la Prisonnière de Proust), la surface de cette eau, parfois si lisse où l’on aperçoit son reflet. Toujours, l’identité et le mystère, le mystère et l’identité. Qui es-tu ? Qui suis-je ? Qui voudrais-tu que je sois, qui voudrais-tu être ou ne pas être pour moi ? L’ombre d’un trouble, la secousse d’une joie furieuse, les ridules sur l’eau profonde où se meuvent des courants. L’âme.

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