Le cabaret

Je passe une soirée excellente avec Gabriel et Paula. Au fil d’innombrables messages, rendez-vous est pris dans un bar entre la place de Clichy et la place Blanche. Arrivés les premiers avec Paula, le bar de la rue Vintimille ne nous convient pas. Trop de monde. Nous essayons celui d’en face : pas plus, il faudrait boire dehors et l’on se gèle. Attirés par une vague lueur rouge nous descendons un peu la rue, avisons un établissement, tendons le cou, rentrons : celui-ci convient, on s’installe, Gabriel arrive, la fébrilité du travail se dissout dans les verres de bières successifs, nous finissons par nous amuser franchement, à s’esclaffer, à boire, à manger des plats roboratifs. La patronne et les serveuses sont sympathiques et j’ai toute la soirée un sentiment, un bon sentiment indéfinissable : cette soirée m’en rappelle une autre, un Nouvel An passé avec A. dans un cabaret où son amie Agathe, habillé de lamé, chantait et faisait des numéros, pendant que nous mangions, buvions et dansons avec là-aussi une équipe sympathique et prévenante autour de nous, cela avait terminé fort tard. Mais là, j’écris, j’explicite, je raconte, je transcris, j’interprète. Or ce que je ressentais vendredi était plus diffus, informulé, sensitif. Occupé à la conversation et aux blagues je ne me suis à aucun moment dit, je n’ai à aucun moment formulé la phrase : « tiens, c’est drôle, cette soirée me rappelle le nouvel an avec A. » ou « ce restaurant ressemble au cabaret du nouvel an ». Disons que j’éprouvais un contentement, une joie, un plaisir d’être là qui m’en rappelait un autre mais dans une périphérie de mon esprit, dans une zone inexprimée, comme une chaleur, une étrangeté familière, surprenante, connue et inconnue à la fois. Je vivais deux soirées en une, ou plutôt, ma soirée était augmentée par une autre, mes sentiments amplifiés par d’anciens sentiments, j’étais sur mes traces sans le savoir. « Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. » dit Proust dans le texte de la fameuse madeleine. Mais dans mon cas, cela s’est passé en deux temps. Nous avons fini de dîner, nous sommes précipités au cinéma de la place de Clichy, et je n’y ai plus repensé sur le moment, tout à l’action pour ainsi dire. Le lendemain, je repensais encore en souriant à cette soirée, mais c’était déjà cette soirée-ci, celle du restaurant avec les amis, qui était un souvenir et qui peut-être aurait repoussé l’autre dans le temps. Et ce n’est que le surlendemain, aujourd’hui dimanche donc en racontant cette soirée à A. au téléphone, que celle-ci s’est tout de suite souvenu de l’endroit qui n’avait pas changé de nom. Elle a ri de ma méprise, faisant à ma grande confusion, du cabaret et du restaurant une seule et même chose, un seul et même lieu. Le cabaret était devenu un restaurant, les propriétaires ou les serveurs avaient sans doute changé de même que le décor, la petite scène avait disparu. Mais c’était indéniablement le même et pour moi, l’espace, la configuration des lieux avait joué le rôle du thé et de la madeleine pour Proust, le vecteur qui traversait ‘le pays obscur’ des souvenirs. La soirée du cabaret, importante et mémorable pour moi, avait eu comme un rebond, une réplique, une réminiscence, elle avait ressurgi, elle s’était rejouée en quelque sorte dans les taillis du souvenir, elle avait utilisé habilement des circonstances analogues – le même lieu déguisé en un autre comme dans un rêve – pour revivre. Revivre. Moi qui suis si peu observateur, si déconnecté de la réalité, je trouve l’expérience délicieuse et troublante : ce surgissement qui arrête tout, tellurique, semblant mobiliser bien plus que ma seule vie.

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