Kertész

Toute écriture est transcription, nécessairement imparfaite, d’un état, d’un passage électrique de l’âme et du corps, d’un sentiment, d’une émotion. Toute écriture est traduction, pas nécessairement mensongère, mais transaction entre deux mondes, deux systèmes qui ne peuvent pas correspondre terme à terme, qui ne peuvent pas s’assujettir ni s’ajuster parfaitement. D’un côté, les remous de l’âme ; de l’autre, la fine trame, le filet serré du langage qui capture les motions conscientes ou inconscientes qui passent, les exprime, les chante. Plus l’auteur maîtrise finement la langue, plus fine est sa sensibilité, meilleur sera « l’enregistrement », plus fidèle sera la transcription ou la traduction. Aussi, les motions influencent le langage, et le langage les motions : les deux mondes connexes s’influencent. Kertész fut longtemps traducteur, par nécessité et par goût. Il a traduit Nietzsche, Wittgenstein, Freud de l’allemand vers le hongrois, idiome plutôt confidentiel qui relève d’un système différent des langues latines. Il fut donc le grand maître de ces passages, de ces arbitrages entre les langues et les idées, les sentiments. Dans son Journal, il parle de l’ambiguïté et du caractère équivoque de l’écriture : chacun comprend et ressent ce qu’il veut, finalement, parce qu’il a ce jeu entre la chose décrite et la description, entre le mot et la chose (Foucault). Entre les deux surgissent les images, c’est-à-dire l’art. Quand vous écrivez quelque chose et que quelqu’un vous dit : ‘c’est beau’, vous êtes content bien sûr mais s’il subsiste une incertitude sur ce qui a été compris ou touché. Au fil du Journal, Kertész constate que ce n’est pas tant lui qui écrit, finalement, que ‘ça’, une entité mystérieuse, à lui supérieure, qu’il ne connaît pas et ne cherche pas à connaître – lui ce qui l’intéresse c’est le processus de l’écriture, de la transcription presque mécanique de tout ce qui se présente, pas la quête existentielle de soi.

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