The Blur

Dans la salle de réunion, qu’un rayon de soleil traverse au début de l’après-midi d’hiver avec les sculptures en terre, la guitare, les vieux carrelages, le parquet, la table rose, nous appelons des ingénieurs pour l’hôtel. Le ‘call’, étrange rite social auquel je peine à m’habituer. D’abord des voix angoissées sur fond noir, puis les images se forment, en haut à gauche une femme blonde sur fond gris, à droite un homme vu en grand angle, en plongée, penché sur son ordinateur comme sur un établi de l’enfer, en bas Constance et moi; moi dans le noir, elle devant éclairée par le rayon, clair-obscur, un instant l’image est belle comme un Caravage. La discussion s’opère avec le malaise habituel, ou plutôt avec l’aisance feinte d’animaux enfermés dans un vaisseau spatial, tout sauf naturels. Je regarde la dame et m’aperçois que ce que j’ai pris pour un fond gris est en fait un filtre qui découpe sa tête et brouille l’arrière-plan de ce qui doit être son bureau ou sa maison. L’effet est étrange – pour un convive de réunion aussi peu concentré que je sais l’être – car cette femme a une abondante chevelure bouclée – elle, cela pourrait être Botticelli à la rigueur – et ses boucles résistent au procédé, au calcul, c’est-à-dire que les pixels poursuivent les boucles en un dégradé, un cliquetis électronique, un désordre de petits carrés qui laissent voir des lambeaux du décor derrière. Et elle, regard bleu tourné vers le haut, vers la caméra de son ordinateur je présume, accentue encore l’inquiétante étrangeté du
processus par son indifférence placide, son ennui guère caché de parler à ces inconnus à l’heure du déjeuner. Ce qui me sidère, c’est la placidité justement avec laquelle nous acceptons l’irruption de l’étrange, l’ordre de l’étrange dans nos vies comme la nouvelle norme, la nouvelle banalité, cernés par
des filtres imparfaits, livrés à des ‘philtres’ numériques, indifférents en tout point de notre destin, juste béatement transportés.

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