Poneythoustra

I.

Fais bénéficier les circonstances de tes aptitudes, et tes aptitudes des circonstances.

II.

Travailler ses forces. Travailler ses faiblesses. Travailler ses forces comme des faiblesses. Travailler ses faiblesses comme des forces. C’est mieux.

III.

Ici j’ai appris la valeur du silence. Fin et inflexible comme le sourire d’acier de Pablo. C’est une déclaration, toujours renouvellée, une sorte de fil à plomb moral qui en toute circonstance tomberait d’un zénith idéal. Sérieux comme la mort. Mais d’où vient alors qu’on entende aussi, dans ce silence, un grand rire silencieux?

IV.

La faiblesse comme viatique et comme étendard. Quelle détestable habitude! Et quelle monstrueux succès elle rencontre!

V.

Un animal affligé d’infirmités physiques et morales effrayantes, mais ‘qui s’en sortirait’. Une progression finalement indestructible dans les collines grises et poudreuses. Une sorte de ‘juste assez’ dans l’élan vital. Une pointe d’immarcescible obstination dans le moteur, dans la traction. Etrange attelage vraiment.

VI.

‘(…) ils sentirent, mais trop tard, qu’il n’est pas de commencement si faible qui ne s’accroisse promptement par la persévérance, tirant, du mépris même qu’inspire cette faiblesse, l’avantage de ne point rencontrer d’obstacle à ses progrès.’

Plutarque, Vie de Jules César

VII.

Finalement, il n’est de montagne que relative, j’oserais dire, que circonstancielle. Mais pas plus qu’on ne peut éviter un instant, on ne peut éviter la montagne.

VIII.

C’est l’aventure, c’est ce que tu voulais, une vie d’aventure. Elle te définit, et tu la définis sûrement un peu. Mais d’où vient alors qu’une part de ‘moi’ se sent oubliée?

IX.

Marcher lentement en haut des remparts, guetter les trous où nichent les oiseaux. Se perdre dans les reflets métalliques de la mer, les îlots de lumière au loin. Écouter Tangerine Dream.

X. (F)

Toutes sortes de mouvements silencieux, de concessions faites aux silences, de sourires entendus au coin du feu en buvant du vin. Ici les relations sont un jeu de go qu’on joue parce qu’il faut le jouer. Ultimement on balance quelques confidences comme on jette du lest.

XI.

Mieux vaut être respecté que craint, dit-on. Et sans doute, mieux vaut être bien-aimé que simplement respecté. Mais les plus manoeuvriers s’emploient à être les trois à la fois. Nous ne pouvons nous départir des anciens comportements de la meute.

XII.

Nous sommes les patrouilleurs mélancoliques les opérateurs silencieux, les gardiens crépusculaires — oublieux de ce qu’ils gardent. Nous sommes, mesurons, vivons, ne pouvons être que : — l’épreuve de nos capacités.

XIII.

La location, ou disons l’occupation temporaire d’une condition, comme d’un costume existentiel. Alors on devient nécessairement cette condition, ou ce costume.

XIV.

Who ist das Retende? demande Gabriel. On peut recevoir distraitement les propositions de sauvetage qui jaillissent ça et là dans le cosmos, comme on intercepterait au hasard des comètes. Chaque comète serait aussi, encapsulée, une volonté de puissance, une volonté de vivre, de prospérer avec avidité. Dangereuses propositions en vérité.

XV.

Encore la même route sous le ciel métallique, encore les nuées bleues sur la mer, encore les remparts et les oiseaux, encore le cimetière, encore Tangerine Dream, encore la pierre qui lentement se monte, encore les mains qui polissent et qui font, encore et encore nos mélancoliques rondes et patrouilles, encore, encore et encore. Et comme dans le poème de Rilke, tout finit par s’abolir, ne reste que cette monade plasmatique qui lutte simplement contre le néant, le ‘Flucht’.

XVI.

Nous cherchons la ‘chose réelle’, pas l’image de la chose. Élusive quête! Un parfum d’aventure. Vertige des choses qui attendent d’être trouvées, sous leur cape d’invisibilité, ou d’indicibilité.

XVI.

Nous mentons tous, avec plus ou moins de sincérité.

XVII. SUPERSIGHT

Hier matin pendant une heure j’ai eu l’hypervue. Le monde me parlait dans un langage que je comprenais. Le monde s’écrivait tout seul, ou se chantait tout seul. L’équilibre du jour blanc du mois d’avril. Le côté dramatique de l’architecture qui sortait du néant, humide comme du brouillard solidifié. Comme des étraves émouvantes qui fendent la brume du temps. Un chat, de dos, rigoureusement immobile derrière une vitrine, devant un drap froissé. Un filet d’échafaudage qui pend devant un drapeau de l’Ukraine. Quelque chose de la rosée du premier jour. C’est toujours, éternellement, le premier jour.

XVIII.

La sidération des aéroports, je connais. Ce n’est plus la promesse du voyage, juste la promesse de plus de sidération encore : plus de process, plus d’ordinateurs portables, plus de conversations

Laisser un commentaire