Lola

Les lumières sont fausses, outrancières, fabriquées. Et alors? C’est ça la fiction, Fassbinder, c’est ça, il fait ce qu’il veut. Dans la voiture, Lola est rose et von Bohm est bleu, et même, il a cette petite lueur bleue sur le regard, comme dans un clip des années 80. On est dans la distanciation de Brecht, le ‘Verfremdungseffekt’, alors on voit tout, on sait tout depuis le départ, on ne peut pas se pelotonner dans une fiction qui nous emporte, dans une musique qui nous emmène, il faut choisir son camp, il faut avaler la pilule amère de la réalité et de nos lâchetés. Le prussien inflexible qui a tendance à se prendre au sérieux, le capitaliste obscène, le pacifiste un peu ridicule, la bourgeoise odieuse, et Lola au milieu de tout ça qui se rêve bourgeoise, ou respectable plutôt, et triomphe tous les soirs comme chanteuse et comme pute. Il n’y a pas vraiment de bien et de mal, pas au niveau des personnages en tous cas, plutôt dans une forme de morale qui flotte au détour d’une phrase. Vous saluerez Bakounine pour moi, dit von Bohm avec un rictus amusé à Esslin, l’humaniste… On discerne tout d’entrée, les mécanismes, les dualités, les forces en présence : le bureau de l’urbanisme de von Bohm, vert d’eau, versus le bordel de Schukert, rouge sang. Les pacifistes pitoyables qui manifestent sur la place du village, versus les notables qui boivent en rageant à l’intérieur de la taverne. Lola (déguisée en Marie-Louise) qui chante avec Von Bohm à l’église, et puis les mêmes au bordel qui jouent à s’humilier. C’est du Flaubert, les pressions impitoyables de la ville de province, le regard des autres sur tout, l’impossibilité d’être soi-même, l’impossibilité d’être entier. C’est du Brecht bien sûr, et tout le monde navigue entre les catégories de l’exploiteur (Schukert), de l’exploité (Lola) ou du contremaître (von Bohm), comme dans « L’exception et la règle ».

Pourquoi les poèmes sont-ils si tristes, demande Lola à Esslin, le type correct, l’idéaliste, fonctionnaire le jour, batteur la nuit dans l’orchestre du bordel. Parce qu’ils viennent de l’âme, qui est triste, répond-il. Und warum is das so? demande encore la belle. Parce que l’âme en sait plus que la raison. Tiens, s’étonne-t-elle, virevoltant dans la loge rouge en guépière, sûre de sa force, c’est drôle, chez moi c’est l’inverse : la raison en sait plus que l’âme.

C’est peut-être ça que Fassbinder dénonce, ou tout au moins montre dans sa trilogie (Le mariage de Maria Braun avant celui-ci, Le secret de Veronika Voss après) : l’avènement de cette ‘raison’ après la guerre, qui fabrique ces téléviseurs et ces décapotables, ces opérations immobilière et cet oubli, aussi, du passé, des idées. Cette impossibilité de l’innocence, cette condamnation à l’intérêt. Gunther Grass l’a dénoncée aussi, dans ‘Mon siècle’ notamment mais avec moins de virulence, je trouve. Fassbinder, ce sont les monstres, pas que l’ironie et le ridicule, et là il en montre un, genre Otto Dix. Lola, c’est l’Ange bleu, aussi. Ce cabaret est infernal parce qu’on ne peut pas y échapper, parce qu’on ne peut pas faire comme s’il n’existait pas. Car enfin, tout le monde va au bordel, s’étonnent le maire et l’affairiste, tout le monde en est plus ou moins le ressortissant. Le bordel est ce qu’on veut, la société, la sociale-démocratie, le progrès, le capitalisme. La condition humaine. La corruption qu’elle suppose. Avec quelle ironie mordante les filles du bordel moquent-elles le mot de ‘Rein’, ‘pur’, au moment du mariage de l’une d’elles.

La morale, dit Nietzsche dans Aurore, n’est jamais que l’expression des us et coutumes du plus grand nombre. C’est particulièrement criant dans la petite ville de province, qui critique les immigrés venus de l’Est, de Dantzig. On ne sait pas pourquoi von Bohm, à la fin, renonce à lutter et accepte un mariage en carton avec Lola. Par ce qui reste d’amour? Par renoncement? Par intérêt? Peut-être, simplement, pour ne pas disparaître, pour continuer à exister, pour remplir son costume, pour se promener avec quelqu’un à son bras, pour jouer du violon les soirs d’automne.

Le côté faustien (qu’on voit bien dans Veronika Voss, aussi, avec l’actrice qui cède tous ses biens pour obtenir de la morphine), c’est qu’il faut tout donner à cette société pour qu’elle vous considère. Et il faut qu’elle vous considère, qu’elle vous aime en sorte pour que vous existiez. Là, la frustation de Lola, qui vient de rien, et celle de von Bohm, qui vient d’un monde qui n’existe plus, se rencontrent. Par intérêt? Oui. Est-ce que tu es heureux? demande à la fin du film, après le mariage, la petite fille de Lola à von Bohm. Oui, parvient-il à articuler, je suis heureux…

Laisser un commentaire