Non prodest

Debout sur la terrasse avec la cliente, nous discutions des mérites comparés des vues sur la mer ‘où on ne voit que la mer’ et de celles où ‘il y a la mer avec des îles au loin’. Que je le veuille ou non, j’appartiens à une sorte de structure déférente, je fais désormais partie du contingent obscur des gens qui font des choses pour que d’autres gens en profitent. Avec, pour conséquence, une certaine méfiance vis-à-vis de la chose vendue, du scénario. La méfiance des gens de cuisine pour le plat servi. Ce n’est pas de l’envie, c’est plutôt un désabusement un peu bravache, du genre à moi on me la fait pas. On regarde d’un oeil narquois l’apprenti Icare qui essaye de décoller avec son kite surf, la jeune fille qui marche vers la plage avec son petit panier, toute habillée de blanc, avec tous les yeux d’Instagram sur elle, le couple qui essaye vainement de ‘profiter’ du petit-déjeuner de l’hôtel, de la Méditerranée, du printemps ou que sais-je. Les notions même de loisirs, de vacances deviennent douteuses. Nous autres, nous sommes dans les coulisses, nous voyons les rouages, les coutures, les raccords. Pour nous nulle injonction ‘d’en profiter’ et nous en tirons une supériorité narquoise, nous jouissons de la solidarité obscure des gens de l’autre côté. Mais cette vertu est illusoire. Nous aussi, nous devons croire à un monde de piscines, de vues sur la mer, d’hôtels de charme, de bergeries romantiques. Nous le vendons, et nous sommes vendus avec.

Je me demande si notre année en conserve n’a pas rendu nos plaisirs illusoires, nous courons après pour revivre ce qui s’est peut-être perdu en route. Les vacances, les loisirs comme d’autres domaines, ont perdu leur saveur, ont changé de goût. Nous avons été cruellement rendus à notre destin collectif – d’espèce, de métabolisme, de société – et cela nous est devenu difficile de vivre pour nous mêmes, d’expérimenter le monde avec innocence. Les cabanes de Walden Pond sont de plus en plus difficiles à trouver, ou alors il faudrait les multiplier à l’infini en détruisant précisément ce que Henri David Thoreau appelait de ses voeux, une vie simple, presque sauvage, frugale, solitaire. Cette notion de ‘profit’ nous tracasse, finalement. Au delà de l’injonction – jouir sur ordonnance – il y a le malaise de profiter – soi – au dépend, ou comparé aux autres. Une sorte de dégrégarisation impossible. Mais on ne peut pas faire que travailler en ricanant, il faut trouver autre chose, quelque chose. Un refus de l’injonction de profiter, bon, soit. Il nous faut nous hâter vers notre prochaine peau, vers notre prochaine phase mais le chemin est long, tortueux, difficile et les regards en arrière impossibles à éviter.

Il y a certainement une poésie de cette infrastructure des loisirs en déshérence, les quais désertés, les cafés fermés, les resorts gagnés par la végétation. Marcher dans Venise déserte, ce n’était pas mal. Esthétique des ruines, de l’engloutissement. Et surtout, encore, voir cette infrastructure, voir l’envers du décor. Il y a peut-être une ruse à trouver. Gagner ces coulisses et en faire son territoire. ‘Circuler librement dans les espaces intermédiaires’, disait Claude Cahun. Nous verrons bien.

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