Scrambling

On ne comprend pas. Mais qui serions-nous pour comprendre? Des ‘sur-humains’? Nous ne serions rien, tout au plus des ectoplasmes flottant au-dessus des choses. Depuis un an l’impression d’irréalité est toujours là, familière dans son étrangeté. Un-heimlich / Heimlich. Nous flottons dans l’intentionnalité et les systèmes, dans l’intentionnalité des systèmes et tant pis s’ils ne convergent plus en une réalité. Systèmes : les plans dans la dropbox, le livreur de pizza qui égrène son effort dans le Cloud où on peut l’exploiter tranquillement, les codes barres et les QR codes où l’on me scanne comme une marchandise tout au long de mon périple, la péroraison du loueur de voiture qui habille d’une politesse de façade une implacable procédure assurantielle et financière, un procès en vérité, les gestes mécaniques de l’hôtesse de l’air, du réceptionniste de l’hôtel, tout ce fatras comme des sémaphores qu’on longerait dans un voyage intranquille — quel voyage, vers où? Intentionnalité : partout, radiante, perdue, émettant dans le noir l’hypothèse d’un monde aussitôt recouvert, oublié. Enseignes, directives, injonctions, mots, messages. L’hypothèse monstrueuse que ce monde est à nous, pour nous. La conscience avale l’objet pour le faire sien, elle le digère en lui imposant un sens. Mais derrière les systèmes, à rebours des intentionnalités il existe d’autres chemins, on pourrait appeler ça la poésie ou l’Ouvert même si cela ne s’appelle pas vraiment.

***

Onze heures du soir à Lyon entre la Tête d’Or, dans les rues il n’y a plus que des livreurs de pizza dans leurs livrées de polyester criardes et des promeneurs de chiens couleur asphalte. Et des voitures de police. Tout le monde est claquemuré devant sa pizza tiède et sa série. Le monde tourne en automatique. L’intentionnalité de la loi règne, et aussi l’algorithme des systèmes. La vie est distribuée en pixels, en gigabites. Les brebis numériques se serrent dans un sommeil peureux, sans rêve. Partout la grande force hypnotique accomplit son travail, la stase numérique. On rase les murs.

***

Promener le chien, disait Michaud avec son humour grinçant. Le chien c’était lui.

***

Il faudrait être une sorte de grand oeil sarcastique, genre Gai Savoir de Nietzsche à Gênes et à Turin, sautillant, espliègle, terrible. Et aussi, un grand oeil humide, genre Rilke à Duino. Flotter, immatériel comme un photon, particule indétectable au-dessous des radars, des procédures, des intentionnalités et des systèmes. Le navire Whatever qui appareille dans l’espace caché, dans l’angle mort, qui hante à rebours de toutes les scrutations, de toutes les définitions, de toutes les conformité. Continuer de voyager comme ça, sans but. Et l’écriture, voilà le fantasme, serait le sillage de ce voyage inutile.

Laisser un commentaire