Du nord au sud, du sud au nord, comme le long d’un invisible fil on use la même vieille route. On s’arrête ici et là, on pousse des portes, on entre dans des hangars, on éprouve des liens fragiles comme des jeunes lianes, on teste, on essaie, on échoue, on essaie encore, on marque les silences, on laisse résonner les sourires et même quelques rires. On n’est jamais trop sûr d’être ce que l’on est ou bien ce que l’on représente, on évolue dans ce flou-là comme dans un halo, une nuée potentiellement glorieuse comme la lueur au-dessus de la Sardaigne, au loin sur la mer. Plane la menace, aussi, de théâtre ou réelle on ne sait. Théâtre et terre d’ombre. Mais petit à petit, à force de venir encore et encore, immer wieder, quelque chose se sédimente, se concrétise, se dépose. Une sorte de spectre apparaît, fait de confiance et d’ancienne méfiance, fait de pudeur et d’éclats brefs, furtifs. On incarne et on se joue, on répand dans le même geste confiance et méfiance, on évolue, on vit, on résiste, on se bat contre un ennemi inexistant, pour une cause qui n’existe pas. On essaie, quitte à échouer mieux. Partout dans l’air gris, dans les reflets métalliques de la mer, dans les yeux attentifs qui regardent et se taisent, apparaissent de minuscules appuis, de dérisoires petits fortins de connu dans l’inconnu. Tout s’apprivoise, même soi-même. Les soirs sont roses, bleus, et noirs. La douceur est celle du silence, la beauté celle de quelque mort qui règne, de quelque indicible tristesse, ou regret. Et toujours on reprend cette même route comme un canal, comme un mantra, comme une piste secrète. On guette d’invisible signes. On attend. On use cette énorme masse d’inconnu à force d’allers et retours. Et ce qu’on collecte, à force de petits mots lâchés comme ça l’air de rien, ou rapportés toujours à demi-mots, comme un ironique écho, c’est un imparfait portrait de soi-même, de soi-même comme un nouvel inconnu. La route T10 cristallise un improbable portrait, une improbable existence en creux. La loyauté fragile éclate partout en rire silencieux, parmi les rochers, au-dessus du maquis et de la mer, comme un animal espiègle et farouche qui vous suit tout en vous fuyant. Une bonne volonté énorme et naïve qui fuit et qui saute comme ce chat sauvage sur la plage de Santa Giulia.
Route T10
Publié par jeanphilippedore
Architecte, bloggeur, conseiller, auteur Voir tous les articles par jeanphilippedore
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