Ce n’est pas réel. La longue route en corniche sur la mer, le lion de Roccapina et la tour qui se détachent dans le scintillement gris, les pneus qui crissent sur la route, gentiment, et la conversation pleine de demi-sourires et de silences. Puis la longue piste cahotante jusqu’au domaine, la dramaturgie des vignes noir et or, le hameau perdu dans la vallée oubliée, la tour, les murs, les eucalyptus qui craquent. Et voilà, il est huit heures, on marche au hasard entre les mandariniers, les orangers, les kakis, les figuiers de Barbarie. Toujours cette conversation qui n’en est pas une, où c’est ce qu’on tait que l’on dit. Ça se travaille. Wittgenstein au Domaine de S… On déambule, les vues sont glorieuses, la ruine est fantastique, le passé et l’ampleur du domaine me dépassent. Je suis ravi, au sens du rapt, du ravissement. Un personnage ahuri à l’arrière des 4×4 cahotants sur les pistes défoncées, un personnage à la Eyes wide shut, un candide. On me déplace avec précaution, on me nourrit, on me fait boire, on m’explique avec lenteur. Et les silences, toujours, qu’il faut goûter, qu’il faut apprécier comme une musique. Être là est un art. Être là sans être là, comme un arbre, comme un de ces rochers géants et moussus au bord du chemin. Être là en silence, puissamment seul comme un paysage, comme un ciel. La vie s’ouvre comme un jeu d’arcade, un nouveau plateau s’ouvre, immense, et près du bord une petite troupe de personnages silencieux vous accueillent. Comme une rupture, une faille spatio-temporelle, cette vallée gît, et s’ouvre. Des églises englouties. Une maison de maître remplie de souvenirs d’une Egypte fantasmée. Des têtes de sphynx. Des citronniers. Des sourires plein de silence, ou peut-être est-ce l’inverse. Des pierres qui datent du déluge. Les chais, les cuves, les ruines, les ouvriers qui passent en silence. Le vent. Le bulldozer solitaire qui creuse. Le vent qui passe à travers les feuillages. Il ne faut pas chercher à comprendre, il faut juste vivre. Il faut éprouver le ravissement. Il faut se laisser faire par ces très étranges opérateurs – certains sont morts et racontent encore -, il faut s’en remettre à ces ‘agents’ qui ont un plan pour vous, ou encore un cadeau, une révélation, un mot. Ils me font penser aux ibis du rêve de Freud avec sa mère. Nous sommes entrés, je suis entré dans la contrée de l’Etrange comme chez moi.
Le ravissement
Publié par jeanphilippedore
Architecte, bloggeur, conseiller, auteur Voir tous les articles par jeanphilippedore
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