A cet instant précis, je veux dire, au moment où je me suis assis dans le salon décati, enterré, oublié, compassé, suranné avec ses fauteuils rouges et cet angle vitré sur un canal désert, — où plutôt, non, quand a retenti – parce que je m’étais assis là contre toute probabilité – les première mesures d’une musique qui ne pouvait être que ‘Souvenir’ d’Orchestral Manoeuvres in the Dark :
It’s my direction
It’s my proposal
It’s so hard
It’s leading me astray
C’est à cet instant précis et avec ses réglages précis qui n’ont pu être atteint qu’au prix d’un contrôle supérieur qui clairement me dépasse…
Que j’ai éprouvé le clair sentiment de l’aventure.
Quelque chose s’écarte, quelque chose s’avance, quelque chose se détache, enfin ‘quelque chose’ fait que vous pénétrez dans un espace et un temps inconnu dont l’étrangeté la plus étrange est qu’elle vous est étrangement familière.
Mystérieusement familière.
Qu’est-ce que la poésie me demandes-tu ? Ah !
Longtemps ce film, ‘Identificazione de una donna’ d’Antonioni (1982) m’a obsédé. Était-ce la qualité de la photographie, indéniable ? Le côté vaguement érotique des années 80 ? La bande son très expérimentale, synth pop et new wave en devenir ? La beauté des actrices ? Le stoïcisme de l’acteur, Tomás Milián ? La scène dans le brouillard ? La lagune ouverte de Venise en hiver ? La scène avec le vaisseau spatial qui fonce sur le soleil à la fin ? L’inquiétante étrangeté de l’histoire, par ailleurs plutôt languissante ? Et que se passerait-il si pour une raison inconnue, vous étiez projeté brutalement dans cette histoire même ? Elle vous serait étrangement familière, ayant vu le film plusieurs fois.
C’est peut-être ce qui nous arrive, ce qui m’arrive contre toute attente, pénétrer dans l’étrange comme dans un territoire connu, mystérieusement connu.