Aventure Moderne

Pris dans les systèmes. Pris dans les rationalités qui ont accouché de la sandwicherie famélique, du cinéma désert, des cafés et restaurants qui font faux alors que pourtant ils ont tout pour — mais que manque-t-il donc? Pris dans la chambre de l’appart-hôtel en mélaminé blanc et orange avec le frigo qui gargouille dans le silence, par la fenêtre ouverte, la rue intérieure déserte où joue un enfant solitaire et unique — en face, les bureaux déserts, les bureaux toujours déserts. Une civilisation, une pensée ordinatrice ont fait cela : l’ensemble d’immeubles étiré en une longue courbe face au parc. Plaques de verre et terre cuite. Appartements de standing. Restaurants qui… conviennent, sont prévisibles, contiennent tout ce qu’il faut. Pelouse rase et verte, arbres luxuriants, tramways glissant en silence dans la grâce du soir. Des couples passent avec poussette. Les femmes sont élégantes et désirables dans leurs robes d’été et leurs sandales. Les enfants babillent au volume qui est convenable. Les hommes ont des pantalons blancs ou bleu ciel avec des mocassins à picots et des pulls sur les épaules. Ou encore de souples vestes d’été. Tout est clair. Tout a été programmé ici, je veux dire, tout a fait l’objet d’une programmation. Les appartements bioclimatiques qui donnent sur le parc, où ronronne le bienveillant génie domotique. Les hôtels de différents standing. Le musée des Beaux-Arts. Le Centre des Congrès. Les bureaux. Cabinets de conseil. Audit financier. Optimisation fiscale. Expertise comptable. Tout a été programmé et les gens aussi : ils ont fait des études, ils sont resté dans leur milieu, ils acceptent leur destin et mieux, ils l’encouragent. C’est ce fonctionnement huilé, suisse, sans friction qui me fascine. Son irréalité m’attire. Déambulant avec ma valise, j’ai l’impression d’être un pixel échappé au programme. Je sens l’aventure moderne, la constellation poétique du secret : un décor construit pour moi, un mensonge dont j’aurais la clé, un très ambitieux poème construit par des architectes et des urbanistes pour contourner, pour divertir l’essentiel, l’essence. Je titube dans le reflet des murs de verre, dans le babil des gens qui semblent des automates de cire. Les hommes faux. Qu’y a-t-il derrière leurs conversations? Est-ce un monstrueux codage? Que dit-il?

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