Wim Wenders 1975
Le deuxième élément du triptyque, mais très différent des deux autres, Alice in Den Städten et Im Lauf der Zeit. Le seul film en couleur des trois, le seul avec la présence explicite de Peter Handke au scénario — même s’il est toujours un peu là –, le seul aussi où intervient, presque classiquement, des notions telles que ‘le scénario’, ‘l’histoire’, ‘les personnages’ ou ‘les acteurs’. C’est peut-être plus du Handke (dont le roman est lui-même inspiré du Wilhem Meister de Goethe) filmé que du Wenders rendu littéraire. Troublantes présences d’Hannah Schygulla, égérie de Fassbinder, et Nastassja Kinski, quatorze ans, vénéneuse, sublime, extraordinairement noble. Plus un ancien nazi, un poète improbable, un industriel suicidaire, et les provinces allemandes, ce passé qui ne passe pas, ce présent-futur inquiétant des cités dortoirs, cette route, toujours, ce paysage existentiel à la fenêtre du train ou de la voiture, ce paysage changeant sur le visage cinématographique de Thérèse (Schygulla) ou dans les yeux incandescents, animaux de Mignon (Kinski). Entre ou à travers tout cela flotte le héros (Das Held) Wilhem, qui est toujours pour moi Philip Winter, ou un double fantasmé et mutique de Philip Marlowe (Rüdiger Vögler).
Voici le beau monologue de ‘l’industriel’:
‘Je voudrais parler de la solitude. Je crois qu’elle n’existe pas. C’est plutôt un sentiment artificiel (künstlich), créé du dehors. Une fois, j’étais assis dans cette pièce dans un état d’hébétude. Plus loin dans la pièce il y avait des mégots de la veille. C’est là que j’étais assis, aussi hébété qu’aujourd’hui. Hier j’étais là, et aujourd’hui ici. Et cette image de moi-même m’a tellement touché que j’ai cru qu’on me caressait. La solitude, c’était donc ça. J’étais fier à force de solitude, transporté de solitude. Submergé par la solitude. La solitude fut créée de manière semblable un autre soir où j’étais assis sur la terrasse. Je buvais du vin et le temps passait sans effort. Alors, des gens ont longé la forêt et ils ont regardé de mon côté. ‘Comme je dois leur paraître seul’, me suis-je dit. Et aussitôt je fus à nouveau bercé par la solitude artificielle du dehors. C’est un état purement théâtral, qui naît à l’instant où on se sent être l’acteur de soi-même. Pourtant, c’est pendant ces moments hypocrites de solitude que je me sens renaître. Tel est le paradoxe de la solitude, l’impression envahissante de confort que je ressens alors.’