Les mots, par leur assonnance, leur ressemblance, leur congruence, leur solidarité — le fait que chacun vienne au crédit ou en renfort de l’autre –, leur rivalité — le fait que chacun se ‘batte’ pour être le mot juste — constituent une maille fine, souple et résistante, un filet de définition qui ‘attrape’ les sensations et par là, pour nous, le monde. Le clocher de Martinville est ineffable, il est situé à une distance infinie quand bien même la calèche du narrateur se rapproche, alors que les angles sur cette chose ineffable ne cessent de changer et qu’une vision composite de cette chose ineffable, de ce phénomène ineffable, peu à peu, s’organise, se constitue. Mais la maille souple, serrée, la fine définition du langage de Proust intercepte, compose, restitue les sensations et fabrique une réplique du clocher comme un faussaire d’une habileté inouïe. Tout à coup le clocher existe, à travers les pages, à travers les longs coups de fouet des phrases — il existe autant que puisse existe n’importe quel phénomène du monde réel. Il est littéralement reconstitué, remplacé même, comme est remplacé, dans la nouvelle de Borgès, le monde par la carte à l’échelle un des fantasques géographes. La structure réticulaire du langage, les forces invisibles qui lient les mots entre eux, nourrie par un usage multi-millénaire, attrapent, interceptent et transforment les flux codés de sensations, de souvenirs, de pulsions conscientes, semi-conscientes ou inconscientes qui nous traversent en permanence. Stream of consciousness — Wolff, Proust, Joyce — mais flux inconscient aussi. Les mots, dans un langage accompli, sont une ligne d’arrières implacables, un rideau défensif que rien ne percera — quand bien même ce serait la plus subtile nuance, le plus modeste mot, la plus petite conjonction ou interjection, onomatopée ou simple cri qui intercepterait une sensation fulgurante. Les mots, la structure réticulaire des mots jetée en vaste filet, en matrice invisible sur le monde, littéralement attrapent tout et nous restituent le monde. Nous élevons en face du monde un monde concurrent, représentation codée dit Foucault, miroir comme dans les Ménines de Velasquez, qui peu à peu, imperceptiblement, remplace le monde et nous permet de le manier, d’y évoluer avec intention et projet.