Lost airport

Pour paraphraser Peter Falk dans Les ailes du désir, ‘non pas l’aéroport où l’avion atterrit, mais l’aéroport où l’aéroport atterrit’. Ou plutôt, où la notion même d’aéroport se crashe. Des pistes muettes regardent des salles d’embarquement vides, qui à leur tour les scrutent de toute la vaine transparence de leurs plaques de verre. Le float flotte. Les signes cabalistiques tracés sur le tarmac, jaunes, rouges, noirs, blancs, n’intéressent ni les martiens ni les mouettes. Ils clignotent désespérément entre le statut de signe et celui de chose. Que signifient ces grands chiffres tracés face aux nuages? Quelles divinités invoquent-ils? Ici ‘Marseille’ a des airs de station interstellaire anonyme, une sorte de Belgique flottante et grise, de Charleroi cosmique. Toutes les vingt-deux minutes une voix enregistrée et robotique nous rappelle — après un bref chant de cigales synthétiques — de nous tenir à un mètre les uns des autres et de porter un masque. ‘Nous’ étant un couple d’anglais sénescents, un teckel et moi. Soixante mètres nous séparent dans un terminal si parfaitement vide qu’il en craque d’ennui, sous l’effet combiné de la dilatation des structures d’acier et d’aluminium, et de honte de sa profonde, totale inutilité. Il y a aussi un certain nombre de machines qui vrombissent, qui vibrent ou qui bipent sans réussir non plus à occuper le vide. Les frigos de la cafétéria fermée. Les distributeurs Selecta où de loin en loin l’un de nous, sauf le chien, vient chercher un café. Il y a aussi des climatiseurs, des ventilateurs, des caméras de vidéosurveillance, des écrans de contrôle, des hauts-parleurs, des capteurs, des panneaux lumineux d’affichage qui n’affichent rien d’autre qu’une danse folle de pixels. Tout cela tourne absolument en vain. L’aéroport est devenu une structure d’observation du Néant. Ma vieille obsession du Vaisseau revient me hanter : je croise, allongé derrière les hautes vitres obliques sur une couchette ergonomique de cosmonaute, ou de khasmanaute. Je traverse des immensités de ciel gris, je survole les montagnes bleues, je fends le temps et ses craquements comme une étrave mélancolique. Plus étrange que tout, les cris lointains d’un bébé retentissent dans l’aérogare. Le vieillard anglais mène une morne et interminable conversation d’affaires en glissant sur la moquette verte piquetée de bleu. On entend de loin en loin, en écho, fine… yeah… alright… ok… On attend un avion improbable, une réunion hypothétique, un rendez-vous dans les limbes virtuelles. On n’a plus ni faim, ni soif, ni froid, ni sommeil. On n’éprouve plus ni anxiété, ni colère, ni excitation, ni ennui. On n’éprouve plus rien. On ronronne comme un frigo. On a atteint la stase ultime, la transformation en lichen, en diode, en schéma. J’ai une pensée pour les archéologues du futur qui tireront du sable, de la glace ou de la cendre les reliefs de nos aéroports. Il contempleront perplexes les pistes de béton interminables, les kilomètres d’acier inoxydable, de verre, les multiplications fragments de machines absurdes et essaieront de se représenter de quoi cela pouvait bien être la célébration. De quoi sommes-nous la célébration?

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