8h00
Des autoroutes désertes. Des châteaux d’eau déserts. Des ponts, des trains, des fossés de drainage, des bassins d’orage, des immeubles de bureaux, des préaux, des parkings infinis, déserts. Désert, désert, désert. Grands sont les déserts, et tout est désert. Notre civilisation gît, transformée en ruine, en fantasme, en rêve, en erreur. La fantastique infrastructure qui nous portait, nous supportait, qui servait de fond et de justification à notre être, à notre conduite, à notre nomos, eh bien, n’est plus, s’efface, s’excuse, s’effondre, prend congé. Cruelle ironie du sort : tout d’un coup tout cela gît, repose dans le calme, monstrueusement ridicule et poétique. Les choses, toutes les choses nous ont abandonné d’un coup, sans même l’habituelle formule maladroite, le petit mot griffonné entre remords et soulagement, ou le rouge à lèvres sur le miroir de la salle de bain. Je te quitte. Nous te quittons. Bon. Voilà. C’est comme ça.
Mais rien, absolument rien n’égale en en grandeur et en déréliction tragique l’aéroport désert. Splendeur marmoréenne du vide, temple érigé à l’absurde dont les voix électroniques sont les vestales, infatigables dans leur relance mécanique des diphtongues. Terra incognita, nouveau Graal, nouvel état de tout, nouveau monde. On le parcourt en apesanteur, avec une joie sauvage, en aventurier. C’est une merveille. Tout ce que nous avions patiemment, lentement, consciencieusement érigé, en un éclair, nous échappe comme frappé par un sort magique. Tchac, tout devient des choses, là, en face de nous, ni hostiles ni amicales. Juste des choses qui ne sont manifestement pas nous. Et les mots eux-aussi, un par un, plus fluents et ambigus que jamais, nous échappent, partent rejoindre les choses. L’horrible de notre condition nous saisit : nous sommes absolument seuls. Tout cela n’était qu’une illusion, un décor, un prétexte, une erreur, une projection névrotique.
Nous errons là-dedans comme Don Quichotte. Comme Oedipe. Nous flottons entre les bips obstinés des machines rendues folles, nous glissons entre les sièges vides sous l’oeil attentifs des robots, sous le scalpel des scanners. Nous suivons un procès improbable qui est notre nouveau destin. C’est beau. Nous n’y comprenons plus rien. Nous sommes définitivement, profondément, ontologiquement perdus. Mais d’où vient alors ce sourire qui grandit, cette ironie absolument ravageuse, cette esplièglerie qui est partout? D’où vient, je ne trouve pas d’autre mot depuis huit semaines, cette joie secrète?
***
Cette joie secrète.
***
C’est Alphaville. Dans un instant Anna Karina va venir me chuchoter du Eluard de sa voix rauque. Je serai prêt.
9h30
Le geste professionnel, devenu immédiatement routinier, précis et en même temps rêveur, distrait — du genre qui va avec une conversation entre collègues — de l’hôtesse qui scanne la température des gens avant l’embarquement, en braquant un genre de pistolet sur leur front. Cela fait exactement le même bip que le scan de la carte d’embarquement. Nous glissons.
10h30
Combien y-a-t-il de selfies de masques à chaque seconde? Des centaines? Des milliers? Des dizaines de milliers? Plus encore? Et quelle est donc cette fierté de les porter? Celle de soldats en uniforme? Celle d’écoliers en uniforme? Celle de comédiens déguisés? Sommes-nous des comédiens qui jouent à être des personnages? Des personnes (per-sonare) qui jouent la comédie? Sommes-nous pour un instant, par la grâce des circonstances, la personne que nous voudrions être? Que nous croyons être? Et qu’est-ce donc qui s’est réfugié dans nos yeux? Quelque chose qui attendait là? Et qui attendait quoi, quel moment? Celui-ci, là, maintenant? Maintenant, comprenez-vous, frères humains? Maintenant.
11h20
Des montagnes bleu sombre, piquetées de neige, qui émergent de la couche de nuages.
23h00
Dormir ici à Corcone, dans la bouche du diable. Cette journée c’était comme une vie. Je n’arrive toujours pas bien à saisir de quoi je fais le recel.