Canaux

Me charment absolument, dans cet étrange téléyoga que l’on pratique désormais sur Zoom, eh bien, les bruits de fond. Derrière la voix bien connue, ronde, chaude, vibrante — qui pratique une sorte de télévision personnelle, d’échange ambigu d’images — que voit-elle, à travers son dispositif de scrutation à distance, quand elle nous demande par exemple de ‘chanter mentalement la lettre ‘o’’? —— on distingue tout un monde menu de bruits qui dessinent un paysage, qui esquissent un lointain comme dans les arrière-plans fantastiques des portraits de la peinture flamande. Le miaulement d’un chat occasionnel, les rires lointains des enfants qui jouent, les efforts de quelqu’un qui essaie de ne pas faire de bruit et finit par en faire, le chant des oiseaux, et tout un jeu de craquements, de claquements, de grincements, de soupirs et de souffles, comme une musique. Le silence, encadré, dentelé par tous ces bruits — le silence qui passe dans un souffle à travers ce dispositif étrange et m’arrive à moi, sur mon tapis, et à mes condisciples que je ne vois pas. A travers une fenêtre, de là-bas, vers le Sacré-Coeur, passent les bruits de la vie et ils sont transportés jusqu’à moi comme par inadvertance, à leur insu. C’est une fenêtre d’un nouveau type. De nos jours, d’autres gens se connectent à Zoom pour simplement travailler en silence à plusieurs, comme ils le feraient dans une bibliothèque publique. Qu’est-ce donc que cette espèce de cérémonie? Peut-être est-ce la notion de filtre, ou de canal. Le monde extérieur nous arrive filtré, et c’est étrangement apaisant. L’ambigüté des sensations — le clocher de Martinville de Proust par exemple, sans arrêt changeant, fluent — nous est comme montrée, objectivée, traduite, codée, filtrée — et humanisée par là, elle est faite nôtre comme si on pouvait se repasser la bande pour mieux comprendre, pour mieux entendre. Le monde nous arrive écrit, dit, parlé, et nous changeons de canal, de longueur d’onde, de chaîne de cette étrange télévision. Un chant d’oiseau s’étire. Un silence enregistré devient étrangement éloquent. Sans nous en apercevoir, autrement qu’en enregistrant ce frémissement partagé de joie secrète, qu’il convient d’avoir la politesse, ou la prudence de ne pas voir, sans qu’officiellement rien de ce que nous appelions il n’y a pas si longtemps encore, réalité, n’ait vraiment changé, nous avons franchi une porte de la perception. La vie passe, mystérieuse caravane, dit Omar Khayyām. Nos mystérieux capteurs, ces charmants petits bruits, ces silences parfumés de Mai, tous en attestent. Nous enregistrons notre procession, notre Voyage tout en chantant silencieusement la lettre ‘o’.

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