So we gonna walk
Through the roads of creation
We the generation
Tread through great tribulation
Bob Marley
Exit. Exeunt. Cela arrivera, d’une manière ou d’une autre. Nous partirons. Nous partirons, à la campagne pour avoir plus d’air, sur ou sous les mers, sur les anciennes glaces, en haut des montagnes ou partout où nous trouverons un nouvel horizon. Cela semble inscrit en nous et c’est comme cela que nous avons commencé. Tous migrants, tous errants, tous divaguant à travers la création, du chaud vers le froid, du froid vers le chaud, du connu vers l’inconnu, de la proie vers l’ombre, de l’inhospitalier vers l’hospitalier, du décevant vers le promis. L’espèce humaine semble être cet animal névrosé qui a fabriqué l’image du monde, pour s’en sortir. La première image, le premier mot, la première fois que nous avons échangé une chose par son ectoplasme, son avatar par nous créé, ce troc-là, ce marché-là ou cette manipulation-là nous ont été fatals, ou bénéfiques, c’est selon. Cela nous a irrémédiablement décollé de la matérialité, de la réalité du monde. Depuis, nous prenons systématiquement les vessies pour des lanternes. Nous courons après les zébus imaginaires que d’abord, nous avons peints sur les parois de nos grottes à l’argile rouge — que d’abord, nous avons chaudement contenus, émerveillés, tout fiers, dans notre tête, notre esprit, notre conscience. Nous avons fait de notre névrose notre succès — encore que dernièrement, on pourrait mettre des bémols au succès. Nous allons aveugles comme Oedipe et nous projetons, nous projetons à l’envi. Nous ne sommes que pro-jet en vérité. Notre paletot aussi s’appelle Idéal, et tout, en vérité — sauf le monde sur lequel nous marchons mais que nous ne pouvons pas vraiment voir et comprendre. Nous ne pouvons, nous ne pourrons jamais vraiment coïncider, sauf par éclairs, malentendus, trouées, illuminations, hallucinations, épiphanies. Toujours, nous cinglons, cinglés que nous sommes. Que le vaisseau s’appelle Caravelle, ou Mayflower, ou Exodus, ou Endeavour, ou n’importe quoi d’autre, peu importe. Toujours nous déménageons dans nos têtes. Toujours nous imaginons des vertes prairies, et des terres promises, et des vallées enchantées. Nous nommons les choses que nous voyons, comme les astronomes arabes, et après nous croyons à nos noms, nous courons après en oubliant les avoir inventés. C’est tout de même loin dans la névrose, la psychose. Nous sommes azimutés. Nous avons tout de même inventé une religion qui dit que tout commencera une fois que nous serons morts, il faut le faire. ‘Are you satisfied / with the life you’re living?’ chante Bob. Et la réponse est non, toujours non évidemment. Il y a là une logique évolutionniste qui m’échappe. C’est peut-être tout simplement la logique du vivant, qui s’échappe, qui se sauve, qui prend ses jambes à son cou. Aujourd’hui encore, dans les graves prairies de l’Idéal, s’invente le monde nouveau. Tout va changer. Nous allons vivre différemment. Et il est peut-être là le secret ravissement, le secret frémissement que nous nous cachons à nous-mêmes comme un malaise depuis des jours, des semaines, des mois maintenant. C’est l’excitation de ce qui nous est promis, que nous inventons sans même en avoir conscience.