10. Foucault

(Voix de Michel Foucault. Mais voix qui viendrait de très loin, d’une autre galaxie, avec des crachotements, des craquements, des sifflements, des vents spatiaux qui menacent à chaque instant d’emporter le sens. Voix captée par des antennes précautionneuses, anxieuses, tendues vers la Source. Comme si on récupérait un fichier audio très dégradé de Platon ou de Socrate. Voix qui dirait, par exemple, ceci.)

 

‘ Quand le Grec se confie à un médecin, ou à un maître de gymnastique, ou à un professeur de rhétorique – ou même à un philosophe, c’est pour arriver à un certain résultat. Ce résultat, ça va être la connaissance d’un métier, ou ça va être une perfection quelconque, ou ça va être la guérison – et l’obéissance n’est par rapport à ce résultat que le passage nécessaire, et pas toujours agréable. Il y a donc toujours dans l’obéissance grecque, ou en tous cas dans le fait que le Grec se soumet à un moment donné à la volonté et aux ordres de quelqu’un, un objet – ce sera la santé, la vertu, l’habileté, etc. – et une fin. C’est-à-dire que viendra le moment où ce rapport d’obéissance sera suspendu, et même renversé, après tout, quand on se soumet à un professeur de philosophie en Grèce c’est pour pouvoir arriver à un moment donné à être maître de soi. C’est-à-dire, à renverser ce rapport d’obéissance et à devenir son propre maître.

Or, dans l’obéissance chrétienne, il n’y a pas de fin. Car ce à quoi conduit l’obéissance chrétienne, qu’est-ce donc ? Tout simplement, l’obéissance. On obéit, pour pouvoir être obéissant. Pour arriver à un état d’obéissance. Ça, je crois que cette notion d’état d’obéissance est quelque chose, là aussi, de tout à fait nouveau, de tout à fait spécifique – vous ne le trouverez absolument pas auparavant. Disons encore que le terme vers lequel tend la pratique de l’obéissance, c’est ce qu’on appelle l’humilité. Laquelle humilité consiste à se sentir le dernier des hommes, consiste à recevoir les ordres de quiconque, à reconduire ainsi indéfiniment le rapport d’obéissance, et surtout à renoncer à sa volonté propre. Etre humble, ce n’est pas savoir que l’on a beaucoup péché, être humble, ce n’est pas simplement accepter que n’importe qui vous donne des ordres, et s’y plier ; être humble c’est au fond et surtout savoir que toute volonté propre est une volonté mauvaise. Si donc il y a une fin à l’obéissance, c’est un état d’obéissance défini par la renonciation. Et la renonciation définitive à toute volonté propre. La fin de l’obéissance, c’est de mortifier sa volonté, et de faire que sa volonté comme volonté propre soit morte. C’est-à-dire qu’il n’y ait pas d’autre volonté que n’avoir pas de volonté. Et c’est ainsi que Saint Benoît, dans le chapitre V de sa ‘Règle’, pour définir ce que sont les bons moines, dit ‘ils ne vivent plus de leur libre arbitre – ambulantes alieno judicio et imperio – ‘en marchant sous le jugement et l’imperium d’un autre’, ils désirent toujours que quelqu’un leur commande.’

Laisser un commentaire