14. Jardin désert

Peu à peu le tracé des allées disparut, recouvertes qu’elles étaient d’écorce, de pommes de pin, de feuillages et de débris divers. Des fissures, des lézardes apparurent dans le bitume et le béton révélant le gonflement et la poussée de la terre en-dessous, brèches aussitôt envahies d’herbes et d’arbrisseaux pleins de vigueur. Tout prit peu à peu un air flou, indéterminé, les lignes brisées par d’aventureuses lianes, les disciplines ruinées par des effondrement et des glissements subits, les grilles tordues par des branches puissantes. Tout un monde animal voletait, rampait, trottait-là, bandes insurrectionnelles et malicieuses pratiquant une guérilla de dilettantes, là une vitre brisée qui transforme en volière une pompeuse buvette, ici la pile d’un petit pont rompu par une escouade de rongeurs ou de termites. Tout prenait un air tordu, penché, pas droit, pas pensé. De subtils encouragements, de subversives poussées hâtaient la venue du désordre. Un pin jeté en travers du chemin, un trou béant dans la chaussée révélant des profondeurs grouillantes, le flot impétueux d’une cascade sortie de son lit et qui se hasarde à une aventure géologique foutraque, inventant à la minute des canyons, des deltas, des estuaires, des isthmes et des îles dans le terreau jusqu’ici méticuleusement amassé. Anticipant une ère de désordre et de barbarie, d’entropie sauvage, les plaques de béton qui jusqu’ici mimaient stérilement un faux paysage, glissèrent de leur support en une furieuse embâcle à bas de la petite montagne. Le petit temple de la Sybille, tout en haut du tertre factice, se retrouva brutalement privé de support, et, après un bref et héroïque instant de tenue dans le vide, les huit fûts de marbre cannelé churent, basculèrent, rebondirent sur les parois creuses pour s’écraser avec fracas dans le petit lac sous les caquetages indigné des cygnes et des canards. Le terrain penchait, le terrain glissait comme animé par un déclic invisible, ce qui était en haut se retrouvait en bas, et d’en bas émanaient de furieuses éruptions, des explosions d’égouts, des craquements de pierre, des surgissements d’effluents et de fluides divers. Peu à peu s’était installé le chaos le plus effroyable derrière les grilles tordues.

Laisser un commentaire