Sans titre

Tout a changé. Un voyage en train. Etre au balcon — jamais nous ne nous étions tenus si intensément au balcon! La rue, devenue un autre monde, une autre réalité. Nous épuisons chaque jour des tonnes de fiction, tous nos souvenirs de livres, de films et même nos rêves y passent mais rien n’y fait : nous ne recollons pas à cette réalité, elle est toujours en avance sur nous, elle nous regarde toujours dans une autre lumière, et nous ne pouvons plus dire ‘comme’, comme ceci ou comme cela, nous ne pouvons plus ranger ni nommer les choses, nous ne pouvons plus les manipuler et donc nous en rendre maîtres. Elles nous échappent. Elles nous dénient leur commerce, et toute notre économie du sens, tout notre emprunt sur les notions de sens commun, sur l’évidence supposée de l’intentionnalité du monde à notre égard, tout cela s’effondre, glisse, se disloque. Nous sommes dans l’irréalité d’un film que nous n’avons pas encore vu. Nous sommes dans le rire de cette lumière irréelle qui ne nous arrête plus, qui ne nous installe plus. Nous sommes transpercés par le néant, et pourtant c’est indolore — juste cette sensation d’étrangeté comme si nous avions acquis la faculté d’un nouvel état entre la veille et le sommeil. Une enfance, une innocence nouvelles où tous nos raidissements si durement acquis ne nous sont plus d’aucune aide. Le crédit s’effondre, le décor s’effondre, le ciment de la peur rompt. Une aurore commence, mais nous ne savons pas encore comment l’appeler. Nous rions incrédules, désarmés. Cette étrangeté dans les sensations, c’est nous, sans doute.

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