Par la fenêtre, 3

‘(…)  si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois- je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux.’

Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation seconde

Un à un, comme dans un calendrier de l’Avent démoniaque, comme mûs par un automate pervers, mes voisins, les personae, émergent du sommeil, ouvrent leurs fenêtres, jetent un regard endormi à la rue qui est globalement à peu près la même qu’hier. En pyjama avec des traces d’oreiller sur le visage, ils portent encore sur eux la tiédeur de la nuit. Digérant la nouvelle avant le café — un mois de plus de confinement, kyrielle de recommandations, d’obligation, de prescriptions, ton présidentiel larmoyant, paternalisme délirant, écusson ‘RESTEZ CHEZ VOUS’ implanté en haut à droite du télécran Orwellien, contre-prescriptions en tous genres, appels, contre-appels; etc — déglutissant péniblement la nouvelle ils s’accrochent aux balcons, aux volets, ils baillent, grattent leurs cheveux en bataille. Leur résolution est floue, dans tous les sens du terme. Ils évoluent lentement. Ils sont flous, imprécis — plus rien du mouvement résolu, du rush matinal vers les métros, les scooters, les trottinettes du Travail. Ils se tournent précautionneusement vers la cuisine et le premier café, comme s’ils avaient peur de perdre une poignée de pixels dans un mouvement trop brusque, une touffe d’identité, une parcelle de détermination. Ils perdent, nous perdons, je perds chaque jour un peu plus en visibilité.

 

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