Foucault, 2

Sécurité, territoire, population. EP 04. 0:16:30 – 0:28:19. (GOUVERNER)

« Eh bien je crois que c’est à cela, à ce traité de l’habileté du Prince, que la littérature anti-Machiavel veut substituer quelque chose d’autre, et par rapport à cela de nouveau, et qui est un art de gouverner. Etre habile à conserver sa principauté n’est pas, du tout, posséder l’art de gouverner. L’art de gouverner est autre chose. En quoi consiste-t-il ? Eh bien, je vais prendre, pour essayer de repérer, si vous voulez, les choses dans leur état encore fruste, je vais prendre un des premiers textes de cette grande littérature anti-machiavélienne, celui de Guillaume de La Perrière qui date de 1577, donc, et qui s’appelle ‘Le miroir politique, contenant diverses manières de gouverner’.

Dans ce texte, encore une fois il est très décevant, si vous voulez, surtout quand on le compare à Machiavel lui-même, mais on voit cependant s’esquisser un certain nombre de choses qui sont, je crois, importantes. Premièrement, dans ce texte, qu’est-ce que La Perrière entend par ‘gouverner’ et ‘gouverneur’ ? Quelle définition en donne-t-il ? Eh bien il dit – c’est à la page 23 de son texte — : ‘gouverneur peut être appelé monarque, empereur, roi, prince, seigneur, magistrat, prélat et semblables. ‘ Le même La Perrière, d’autres aussi, traitant de l’art de gouverner, rappelleront régulièrement que l’on dit, également, gouverner une maison, gouverner des âmes, gouverner des enfants, gouverner une province, gouverner un couvent, un ordre religieux, gouverner une famille. Ces remarques, qui ont l’air d’être de remarques et qui sont des remarques de pur vocabulaire, sont en fait des indications politiques importantes. C’est qu’en effet, le Prince, tel qu’il apparaît chez Machiavel ou dans les représentations que l’on en donne, le Prince machiavélien est par définition – c’était là un principe fondamental du livre tel qu’on le lisait – le Prince est par définition unique dans sa principauté. Il est unique dans sa principauté et dans une position d’extériorité et de transcendance par rapport à elle. Alors que, là, on voit que le gouverneur, les gens qui gouvernent, la pratique du gouvernement, d’une part, sont des pratiques multiples, puisque beaucoup de gens gouvernent : le père de famille, le supérieur d’un couvent, le pédagogue et le maître par rapport à l’enfant ou au disciple ; il y a donc beaucoup de gouvernements par rapport auxquels celui du Prince gouvernant son État n’est que l’une des modalités ; — alors qu’il n’y a qu’une modalité de la principauté, c’est d’être Prince — et, d’autre part, tous ces gouvernements sont intérieurs même à la société ou à l’État. C’est à l’intérieur de l’État que le père de famille va gouverner sa famille, que le supérieur du couvent va gouverner son couvent. Il y a donc à la fois pluralité des formes de gouvernement et immanence des pratiques de gouvernement par rapport à l’État. Multiplicité et immanence de ces activités, qui l’opposent radicalement à la singularité transcendante du Prince de Machiavel.

Bien sûr, parmi toutes ces formes de gouvernement que l’on peut saisir s’entrecroisant, s’enchevêtrant à l’intérieur de la société, à l’intérieur de l’État, bien sûr qu’il y a une forme bien particulière de gouvernement, qu’il va s’agir précisément de repérer : c’est cette forme particulière du gouvernement qui va s’appliquer à l’État tout entier. Et c’est ainsi que, essayant de faire la typologie des différentes formes de gouvernement, La Mothe Le Vayer, dans un texte un peu plus tardif que celui auquel je me référais -qui date exactement du siècle suivant, La Mothe Le Vayer, dans une série de textes qui sont des textes pédagogiques pour le Dauphin, dira qu’au fond il y a trois types de gouvernement qui relèvent chacun d’une forme de science ou de réflexion particulière : le gouvernement de soi-même qui relève de la morale ; deuxièmement, l’art de gouverner une famille comme il faut, et qui relève de l’économie ; et enfin, la science de bien gouverner l’État qui, elle, relève de la politique. Par rapport à la morale et à l’économie, il est bien évident que la politique a sa singularité, et La Mothe Le Vayer indique bien que la politique, ce n’est pas exactement l’économie ni tout à fait la morale.

Je crois que ce qui est important ici, c’est que, malgré cette typologie, ce à quoi se réfèrent, ce que postulent toujours ces arts de gouverner, c’est une continuité essentielle de l’une à l’autre et de la deuxième à la troisième. C’est-à-dire que, alors que la doctrine du Prince, ou d’ailleurs la théorie juridique du souverain, essaient sans cesse de bien marquer la discontinuité entre le pouvoir du Prince et toute autre forme de pouvoir, alors qu’il s’agit d’expliquer, de faire valoir, de fonder cette discontinuité, là, dans ces arts de gouverner, on doit essayer de repérer la continuité, continuité ascendante et continuité descendante.

Continuité ascendante, en ce sens que celui qui veut pouvoir gouverner l’État doit d’abord savoir se gouverner lui-même ; puis, à un autre niveau, gouverner sa famille, son bien, son domaine, et, finalement, il arrivera à gouverner l’État. C’est, si vous voulez, toute cette espèce de ligne ascendante qui va caractériser toutes ces pédagogies du Prince, qui sont si importantes à cette époque-là et dont La Mothe Le Vayer donne un exemple. Pour le Dauphin, il écrit d’abord un livre de morale [La Géographie et la Morale du Prince, 1651], puis un livre d’économie [L’Oeconomique du Prince, 1653] et, enfin, un traité de politique [La Politique du Prince, 1653]. C’est la pédagogie du Prince qui va donc assurer cette continuité ascendante des différentes formes de gouvernement.

Et puis inversement, vous avez une continuité descendante en ce sens que, quand un État est bien gouverné, eh bien les pères de famille savent bien gouverner leur famille, leurs richesses, leurs biens, leur propriété, et les individus, aussi, se dirigent comme il faut. Cette ligne descendante, qui fait retentir jusque sur la conduite des individus ou la gestion des familles le bon gouvernement de l’État, c’est ce qu’on commence à appeler à cette époque-là précisément la ‘police’.

La pédagogie du Prince assure la continuité ascendante des formes de gouvernement, et la police, la continuité descendante. Vous voyez en tout cas que, dans cette continuité, la pièce essentielle aussi bien dans la pédagogie du Prince que dans la police, l’élément central, c’est ce gouvernement de la famille, que l’on appelle justement ‘l’économie’. Et l’art du gouvernement, tel qu’il apparaît dans toute cette littérature, doit répondre essentiellement à cette question : comment introduire l’économie, c’est-à-dire la manière de gérer comme il faut les individus, les biens, les richesses comme on peut le faire à l’intérieur d’une famille, comme peut le faire un bon père de famille qui sait diriger sa femme, ses enfants, ses domestiques, etc., qui sait faire prospérer la fortune de sa famille, qui sait ménager pour elle les alliances qui conviennent, comment introduire cette attention, cette méticulosité, ce type de rapport du père de famille à sa famille à l’intérieur de la gestion d’un État ?

L’introduction de l’économie à l’intérieur de l’exercice politique, c’est cela, je crois, qui sera l’enjeu essentiel du gouvernement. Et que ce le soit au XVIe siècle, c’est vrai ; ça le sera également, encore, au XVIIIe siècle. Et dans l’article ‘Économie politique’ de Jean-Jacques Rousseau, on voit bien d’ailleurs comment Rousseau pose encore le problème dans ces mêmes termes, disant en gros : le mot ‘économie’ désigne originairement le ‘sage gouvernement de la maison pour le bien commun de toute la famille’. Problème, dit Rousseau, problème : comment ce sage gouvernement de la famille pourra-t-il, mutatis mutandis et avec les discontinuités que l’on remarquera, comment est-ce qu’on peut l’introduire à l’intérieur de la gestion générale de l’État ? Gouverner un État sera donc mettre en œuvre l’économie, une économie au niveau de l’État tout entier, c’est-à-dire avoir à l’égard des habitants, des richesses, de la conduite de tous et de chacun une forme de surveillance, de contrôle non moins attentive que celle du père de famille sur la maisonnée et ses biens.

Une expression, d’ailleurs importante au XVIIIe siècle, caractérise bien cela encore. Quesnay parle d’un bon gouvernement comme d’un ‘gouvernement éco-no-mique’ ; et on trouve alors dans Quesnay, j’y reviendrai plus tard, le moment où apparaît cette notion de gouvernement économique, qui est au fond une tautologie, puisque l’art de gouverner, c’est l’art précisément d’exercer le pouvoir dans la forme et selon le modèle de l’économie. Mais si Quesnay dit ‘gouvernement économique’ c’est que déjà le mot ‘économie’, pour des raisons que j’essaierai d’élucider, est en train de prendre son sens moderne, et il apparaît à ce moment-là que l’essence même de ce gouvernement, c’est-à-dire de l’art d’exercer le pouvoir dans la forme de l’économie, va avoir pour objet principal ce que nous appelons maintenant l’économie. Le mot ‘économie’ désignait au XVIe siècle une forme de gouvernement ; il désignera au XVIIIe siècle, un niveau de réalité, un champ d’intervention, et cela à travers une série de processus complexes et, je crois, absolument capitaux pour notre histoire. Bon. Donc, voilà ce que c’est que gouverner, et être gouverné. »

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