- Parmi toutes les images stupéfiantes qui me bombardent et que je happe comme le cachalot le krill, le devenir et la destinée du masque me fascinent. D’accessoire asiatique, utilitaire, médical, anodin et pour tout dire déplacé, il s’est catapulté au premier plan de notre société. Chacun fabrique fébrilement son masque, c’est à dire sa persona, comme les acteurs de la Grèce antique, son apparence sociale. Il devient accessoire érotique en se collant étroitement au visage, révélateur des yeux comme un nouveau voile post-apocalyptique. Il se pare de motifs, s’essaye à des coupes élégantes, devient en quelques jours l’emblème du nouveau cool. On voit apparaître d’étranges additions techniques, des valves, des clapets, des embouts qui suscitent des fantasmes, qui suggèrent une évolution darwinienne accélérée vers un nouvel état, vers une nouvelle espèce. Ce sont des branchies métaphysiques qu’il nous faut de toute urgence. Tout, comme ces visières de plexiglass des caissières du Monoprix – je jurerais qu’elles n’étaient pas là hier – nous suggère une préparation, une acclimatation progressive de l’humain vers une nouvelle mise à jour, une nouvelle disposition, une nouvelle mutation. Peu à peu les pièces constituantes de notre scaphandre humain se mettent en place, s’adaptent à nos corps. Tout humanisme, je l’affirme, est un transhumanisme.
- Dans la cour de mon immeuble, structure paysagère des années soixante-dix d’ordinaire désertée, quoique plaisante, sont apparus des éphèbes et des nymphes qui bronzent sur leur serviette éponge. N’espérez pas arrêter leur regard, derrière la serviette éponge, l’écran du téléphone portable ou du laptop, les lunettes de soleil. Tels des idoles lascives, ils trônent. Leurs amours, leur patron, leur amis, le monde lui-même et ses désespérés soubresauts sont des rumeurssuperposées qu’ils mixent de leurs yeux de bronze et de leurs oreilles bioniques. Tout est dans le fading. Ce sont les Opérateurs Silencieux. Les DJ du collapse. Ils reposent confortablement au soleil, sûrs de leurs forces physiques et psychiques, de leurs gamètes, de leur capacité à paramétrer toute chose, c’est-à-dire, à diriger. Eux naviguent déjà aux instruments depuis belle lurette. Il n’y a plus que des instruments, et pas vraiment de tempête, c’est ça qu’ils savent, et nous pas. Ils attendent dans leur cocon personnel qui est leur salle d’attente. Il n’y a pas de confins pour eux. Il y a l’infinité de la sensation au bout des doigts, des yeux, il y a l’infinie variation et la puissance du Contrôle en toute chose. Ils commandent. Ils attendent tranquillement l’embarquement.
- Sur le toit terrasse des immeubles des années soixante-dix, dans des locaux techniques oubliés, dans des délinéaments laissés au ciel vide, des engins de catapultage attendent patiemment avec leurs vérins repliés sous leurs dômes de béton, des systèmes de mise à feu attendent pointés sur les planètes hospitalières, cachés dans leurs gangues, des panneaux de contrôles dérobés, anciens, attendent dans leurs gaines, des antennes paraboliques guettent la moindre vibration, la moindre cohérence. Tout est dardé, bandé, dans une immobilité de marbre. Tout est enfoui dans une force, dans une gangue de temps. Tous attendent le signal, le moment, l’ouverture, la fenêtre. Et alors, nous embarquerons et nous partirons.