Sans titre (maintenant)

C’est une drôle de vie. J’enchaîne, comme un robot, les treize activités que j’ai répertoriées parmi lesquelles figurent manger, dormir, travailler (en l’occurrence, dessiner), acheter de la nourriture, lire, écrire, etc. Ce n’est pas une vie, ce sont les conditions mêmes de l’ennui. Mais alors, pourquoi est-ce exaltant ? Pourquoi, me demande Anna, travailler avec cette rage maniaque. Par ce qu’il se passe quelque chose, évidemment. Pour une fois le titre de ce journal tombe à pic, avec les paroles de Dylan dans ‘Ballad of a thin man’ : ‘Something is happening, but you don’t know what it is.’ Certes, il y a la coercition du confinement, mais il faut être honnête et dire qu’elle ne me pèse guère. Pour cette coercition-ci on gagne ce relâchement-là : une dépressurisation totale de la société, inespérée, unique, inconcevable. Et conséquemment, comme un bouchon longtemps retenu au fond, quelque chose de nous-même remonte et fait surface. Plus mystérieux encore, quelque chose du monde autour de nous remonte et fait surface, ou bien est–ce que le brouillage habituel des sensations, des significations, des institutions qui nous empêche de le voir, s’est dissipé. En termes de yoga, on dirait que les klesha se dissipent et que le puruça apparaît. Mais ce n’est pas qu’un état séraphique, privilégié, individualiste. J’ai lu le récit d’une jeune médecin réanimatrice de la Salpêtrière. Elle raconte une de ses gardes qui a duré près de quarante-huit heures sans dormir avec des morts, des drames, des espoirs, des improvisations farouches, une communication intense avec ses collègues, les unités de réanimation étant renommées d’après les plages du débarquement : Juno Beach, Omaha, Sword, Utah. Elle raconte ses douze années d’études qui aboutissent à ce moment décisif. Elle raconte son sentiment, longeant le canal à vélo après une journée éreintante moralement et physiquement, d’accomplir une tâche grandiose, de mener un combat grandiose. De trouver un sens à la vie tout simplement, et à la sienne. Ce sont les lueurs de ce combat, de ce feu qui nous éclairent. Ce sont ces lueurs-là qui confèrent l’étrangeté de notre situation, son mystère, ce que j’ai appelé la joie secrète. Il se passe quelque chose de si important, qui touche l’humanité dans son ensemble qu’il n’est point possible de ne pas être remué dans les tréfonds de son être. Et de se poser la question : cette énergie farouche, que l’on réservait pour une occasion toute hypothétique, cet engagement personnel sur lequel on minaudait, jamais à bout d’excuses, n’est-ce pas maintenant qu’il faut les dépenser sans compter ? N’est-ce pas maintenant qu’il faut vivre et peser enfin en ce monde ?

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