A time Odyssey, suite

‘Les jours passent vite, mais pas les semaines’, me dit Stanislas. Voilà un SMS sibyllin. ‘Les jours sont tous les mêmes’, ajoute-t-il. C’est vrai, mais après tout, ses jours à lui ne sont pas si désagréables. Le soleil brille, il livre ses pizzas sur son vélo, la Fac a fermé sans espoir de retour, il regrette sa copine et ses amis, il repeint son appartement, il lit, etc. Mais les jours ne constituent plus une suite, ils ne s’additionnent plus, ils ne dessinent plus un projet ni une progression. C’est juste des jours, sans semaine ni week-ends. Ce n’est pas que le temps s’est arrêté, c’est plutôt qu’il nous a fait descendre du train : on voit bien que la Terre tourne et avance, que le printemps se déclenche comme prévu, mais sans nous, dirait-on. Notre temps social est à l’arrêt, et on voit bien la confusion qui était la nôtre, l’anthropomorphisme qui nous le faisait confondre avec le temps, disons, absolu, géologique, astral. Nous, nous sommes de l’Histoire à l’arrêt, de la destinée en suspens tandis que la planète continue sur son erre. C’est extrêmement troublant, alors même, paradoxe suprême, que nous sentons bien que nous fonçons vers un nouvel état humain, le mystérieux ‘après’ que tous les intellectuels agitent déjà sous notre nez avec une liste de prescriptions longue comme un jour sans pain. La nouvelle morale attend son heure, comprimée dans sa gangue. Notre temps s’est décollé du temps primordial, du socle primal de notre condition animale. Tout notre apparatus, toutes nos pompes, tout notre flux de représentation, Instagram et Twitter en tête, cela pourrait aussi bien se passer autre part, sur Mars ou ailleurs. Le monstrueux emprunt de la conscience, de la représentation, du langage nous a complètement projetés dans l’ailleurs, en équilibre instable, en porte-à-faux au-dessus du monde, ne tenant plus que par le mince ombilic du biologique qui est notre talon d’Achille, ce qui nous relie encore au vivant, ce qui nous tue et nous fait vivre encore finalement, immergés que nous sommes dans le virtuel.

Là, présentement, confinés que nous sommes avec le nez sur notre condition, sur notre destin, exempts de divertissement et de sollicitation, privés d’utilité, nous sommes condamnés à vivre toujours la même journée comme Sisyphe à pousser son rocher sur la pente, ou Prométhée à se faire dévorer le foie par l’aigle. Captifs nous sommes, mais l’esprit peut s’échapper encore. Du puits de boue et d’étoiles, comme écrit Char, quelque chose veut parler.

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