Aujourd’hui, rien. Le journal est un genre assommant par la fausse franchise qu’il professe, avec le postulat absurde que les jours attendent de nous que nous les écrivions. Enfin, si, quand même, Pessoa — je me demande bien ce qu’il aurait pensé de ce voyage immobile.
92. Livre de l’intranquillité.
‘Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. Les plus grands chagrins de mon existence se sont estompés dès lors que j’ai pu, ouvrant la fenêtre qui donne sur la rue de mon rêve, m’oublier en contemplant son perpétuel mouvement.
Je n’ai jamais voulu être rien d’autre qu’un rêveur. Si on me parlait de vivre, j’écoutais à peine. J’ai toujours appartenu à ce qui n’est pas là où je me trouve, et à ce que je n’ai jamais pu être. Tout ce qui n’est pas moi — si vil que ça puisse être — a toujours eu de la poésie à mes yeux. Je n’ai jamais aimé que rien. Je n’ai jamais souhaité ce que je ne pouvais pas même imaginer. Je n’ai jamais demandé à la vie que de me laisser effleurer par elle, sans la sentir passer. Je n’ai jamais demandé à l’amour que de rester un rêve lointain. Jusque dans mes paysages intérieurs, tous parfaitement irréels, c’est toujours le lointain qui m’a attiré, et les aqueducs qui allaient s’estompant, presque à l’horizon de mes paysages rêvés, avaient une douceur de rêve, comparés aux autres parties du paysage ; et c’était justement cette douceur qui me les faisait aimer.’
La seule réalité, ici, sont les petits crissements que font les crampons des joggers sur le gravier, autour du parc, et les carillons mélancoliques des bus vides. Devant moi, à l’infini, s’ouvrent dans une certaine ironie des lointains dorés et bleus, la Défense, le Mont-Valérien, Saint-Cloud.