Autre volatile, ce corbeau — ou bien est-ce une corneille? — qui a pris, lui de jour, possession du carrefour. Il volète d’une corniche à l’autre, d’un lampadaire à une caméra de vidéosurveillance, d’un platane bourgeonnant aux maigres plantations de mon balcon, savane miniature d’herbes carbonisées. Indifférent, presque goguenard, il vaque comme sorti d’une fable de la Fontaine. ‘Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés’, mais pour lui, ça va, merci. Le carrefour, qui est ma section de monde, mon éprouvette et mon ouvroir — j’avais un temps projeté de créer ‘les éditions du carrefour’, projet mort-né —, vit de sa nouvelle vie de dimanche artificiel, de demi-deuil, de semi-congé. Un faux rythme s’installe, un nomos propre à cette crise qui n’est, en apparence, qu’attente, ennui, chômage, inaction. Quelques ouvriers du gaz fourbissent vaguement un trottoir, tracent des chiffres à la bombe fluorescente, un, deux, quatre, six, percent un peu, disquent un chouïa, puis tiennent un bref conciliabule sous leur casque et derrière leur masque. On verra ça lundi, concluent-ils. Exeunt.
Tel un croisiériste ennuyé, je traîne au bastingage, c’est-à-dire au balcon. La chambre est confortable, la vue est belle, mais l’angoisse sourd de cette lumière filtrée, de ce soleil poudreux qui depuis une semaine préside à notre infortune. Des citoyens masqués émergent de loin en loin de la bouche du métro Botzaris, constituant, sur fond des graciles arches de fonte de Guimard, une scène de carnaval étrange : becs d’oiseaux haletants derrière leurs valves de plastique, regards inquiets. Le navire, ou le vaisseau de l’appartement, de l’immeuble, de la ville n’est pas tout à fait à l’arrêt ; experts en immobilité nous sommes capables désormais de sentir la rotation de la Terre, sa course parmi les astres, indifférente à notre destin comme ce corbeau qui ricane. Notre erre est faible, quoi que non nulle. Nous avançons, nous devenons, nous nous maintenons avec une forme de dignité qui est consubstantielle à l’espèce humaine. Nous aussi, nous sommes immémoriaux, entêtés, stupides, implacables – comme le virus. Nous aussi, nous avons la puissance nucléaire du vivant. Nous aussi, nous sommes ce magma sourd qui continûment s’écoule, ce phénomène étrange qui continûment emprunte à l’absurde, au néant, à la mort, au non-sens pour continuer d’exister.