Toutes les nuits, la chouette chante dans le parc. Elle trace une nuit à l’intérieur de la nuit, derrière le pointillé des grilles. Elle chasse. Elle commande à cette nuit. Elle gouverne nos rêves, qui peu à peu, changent : ils s’imprègnent du dehors, ils nous transportent hors de notre bulle, hors du dôme réglementaire qui nous est désormais attribué. Mais peut-être avons-nous accès à un autre dehors, un au-delà du décor qui s’effondre autour de nous, un nouvel espace ouvert par les hululements de l’animal. De jour, nous sommes dans le dôme d’un kilomètre de rayon, dont nous sommes le centre, à l’arrêt ou à tourner en rond. Nous sommes dans notre espace personnel que nous monitorons scrupuleusement comme des laborantins obéissants et inquiets, nous surveillons bien tous les paramètres, un œil sur tous les capteurs, sur toutes les diodes. Des autres, nous n’avons plus que l’image rassurante sur l’écran, à travers le miroir, dans les enregistrements qui traversent la nuit. Nous pratiquons la distanciation sociale, les gestes barrière, comme disent les autorités, comme de nouvelles vertus. Nous régressons à nous, nous nous retirons en nos mers intérieures. Nous passons en mode réserve dans notre vol de nuit. Nous arpentons l’arrière-cuisine en scrutant les rayons. D’un dôme à l’autre passent des signaux faibles, assourdis, anesthésiés, écrêtés de toute violence, ébarbés de toute aspérité. Ne passent qu’une inquiétude polie, filtrée, un enjouement d’acteur, une sollicitude délayée. La vraie question est de savoir comment nous allons revenir de cet état, si nous allons en revenir tout à fait. Qu’aurons-nous vu et appris entretemps ?
Le dôme, c’est l’amnios primitif, le fluide nutritif, numérique qui en continu nous alimente, si correctement dosé et filtré, un sédatif dont nous n’avons plus conscience. Il s’écoule en nous, et le ressouvenir qu’il remplace des sensations plus vraies, un rapport plus direct aux choses, lentement s’efface. A chaque dôme une âme ‘qui construit un monde entièrement formé des matériaux de sa propre conscience’, dit JG Ballard dans la nouvelle ‘Motel Architecture’. ‘A chaque âme appartient un autre monde’, dit Nietzche dans Zarathoustra, Le convalescent ; et ‘pour chaque âme chaque autre âme est un arrière-monde’. Comment faire coïncider nos arrières-mondes, alors ? Comment régler nos tuners et nos écrans personnels, comme dans la nouvelle de Ballard ? Heureusement, ajoute Zarathoustra, qu’il existe une si aimable chose que les mots et les sons, qui ‘jettent des arcs-en-ciel et des ponts illusoires entre ce qui est éternellement séparé.’ Du confinement nous émergerons comme d’un long hiver, comme des ours groggys émergent de leur longue hibernation. Nous échangerons nos rêves alors, les mots, les emojis, les rires. Peu à peu nous nous synchroniserons, nous trouverons la cadence et le rythme. Nous trouverons la société, possiblement changée, surprise d’elle-même, nouvelle. Nouvelle. Quelque chose des hou….-ouhou de la chouette nous le promettent, la nuit, tandis qu’on frissonne dans nos lits.